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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XVIII): prospérité et désunion dans le clan

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femme kabyle
Tout au long des siècles, le Kabyle est resté à attaché à sa terre. Il nourrit, à l'égard du patrimoine légué par ses aïeux, un véritable culte. Il s'en sépare, le cœur ulcéré, quand certaines circonstances l'y acculent. Tous ses efforts tendent à accroître ce patrimoine d'où sa propension à l'austérité rigoureuse dans son mode de vie quotidien.

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Le Kabyle aime vivre le plus longtemps possible dans l'indivision avec ses frères. La vie communautaire est, pour lui, la garantie contre la désintégration de la famille à laquelle elle procure le prestige, la force et la vitalité nécessaires pour résister à l'adversité et s'imposer dans la course au leadership au sein de la communauté du village.

La solidarité entre les membres de son propre clan est vue comme une nécessité vitale ne devant souffrir aucune défection quelles que soient les circonstances et quel qu'en soit le prix. Du respect, par tous, de ce postulat de base dépend l'avenir immédiat et à long terme de tous les membres de la famille. Avec le temps, cependant, des motifs de discorde finissent par apparaître. Les frères restent unis jusqu'au jour où leurs intérêts divergent. Quand le point de rupture est atteint c'est la loi du chacun pour soi et Dieu pour tous qui s'impose.

Mon père, Akli, et ses quatre frères Embarek, Hammou, Ramdane et Messaoud, dont il était l'aîné, restèrent longtemps unis, sous la houlette de ma grand-mère, Chabha à qui revenait la lourde charge de régenter une véritable smala de brus et de petits enfants, soit une quarantaine d'âmes environ. Les Hommes, eux, débarrassés du souci de leurs intérieurs respectifs, amassaient sou à sou afin d'égaler "les autres" en fortune.

Mon père s'initia de bonne heure au commerce. Dès sa sortie de l'école communale, les nécessités de l'heure l'obligèrent à subvenir aux besoins de ses frères encore trop jeunes pour travailler. Il s'improvisa tantôt marchand de volailles, tantôt marchand de beignets, allant de marché en marché, par monts et par vaux, par temps neigeux ou caniculaire.

Il se déplaçait à pied, lourdement chargé, quittant la maison de très bonne heure le matin pour n'y revenir qu'à la nuit tombée. Cela dura jusqu'à l'âge adulte où il dut s'expatrier comme tous ceux du village. Marchand forain, tantôt en France, tantôt en Allemagne, tapis sur les épaules, il trima dur pour se constituer un petit capital qui lui permit d'ouvrir un commerce au village.

Entre temps, ses autres frères avaient grandi. Ils pouvaient maintenant le seconder et contribuer à l'essor de la famille. Mes oncles Ramdane et Messaoud étaient devenus enseignants. A ce titre, ils étaient les privilégiés de la famille. Leurs épouses, de par la fonction de leurs maris étaient respectées. Elles ne sortaient pas de chez elles pour les corvées extérieures. Elles s'occupaient des travaux d'intérieur, à l'abri des intempéries.

Les autres, celles dont les maris n'étaient pas sortis de leur état de paysans, se voyaient chargées des travaux pénibles des champs, des récoltes d'olives et de figues, des provisions de bois et d'eau potable. Elles étaient corvéables à merci. Elles ne se rebellaient pas ouvertement, par respect ou par crainte de leurs hommes. Elles se contentaient d'allusions assassines à la discrimination qu'elles subissaient.

Leur colère, contenue, pouvait cependant éclater à la moindre occasion. Elles exprimaient alors, haut et fort, leurs ressentiments, déclarant à qui voulait entendre, qu'elles n'acceptaient plus de tenir le rôle d'esclaves dans un harem de concubines privilégiées.
J'ai assisté, une fois, à une scène rocambolesque qui a eu pour cadre la vaste cour commune à toute la famille. Slimane, fils de mon oncle paternel Messaoud, enseignant de son état, avait taquiné son jeune cousin Mohand, fils de Hammou, paysan de son état. Mohand se mit à pleurnicher ce qui fit sortir de chez elle Nna Sâadia qui s'avisa de faire la morale à Slimane.

Pris de peur, celui-ci alla se réfugier dans les jupons de sa maman, Nna Ouardia qui ouvrit violemment sa porte et campa sa stature d'ogresse au beau milieu de la cour, cherchant des yeux celle qui avait eu l'audace de s'en prendre à son fils.

Les deux femmes s'affrontèrent. Leurs foulards furent bientôt à terre libérant de folles chevelures. Ma grand-mère intervint à temps pour arrêter le pugilat.

-"Rentrez chez vous tout de suite. On vous entend de Takorrabt. C'est une honte ! Vos hommes vont bientôt rentrer. Ils ne seront certainement pas contents. Vous devinez ce qui vous attend !"

Nna Sâadia, qui eut la sagesse d'obtempérer, laissa entendre cependant, avant de rentrer chez elle, qu'elle demanderait à son mari de porter cette affaire devant le Conseil des hommes.

village kabylie

Mon oncle paternel Embarek joue un rôle délicat et particulièrement ingrat dans la promotion sociale de la famille. Il s'est vu confier, par ses frères, le portefeuille-clé de gestionnaire des biens de la communauté. Ce n'est sans raison que l'unanimité s'est faite sur lui. Cultivateur de son état, il était minutieux dans la gestion du patrimoine commun et excellait dans la mise en valeur des terres dont l'étendue augmentait au fil des ans. Responsable des finances, il ne dilapidait aucun sou. Il investissait, réinvestissait l'argent gagné.

Aussi, les étables se garnissaient-elles. D'abord ce fut un excellent mulet respirant la santé et dont le harnachement rutilant faisait râler quelques envieux. Ce fut ensuite une belle paire de bœufs aux jarrets puissants et aux yeux de gazelle. Pour couronner le tout il fit l'acquisition d'une formidable vache laitière normande donnant du lait à profusion. La famille était assurée de disposer d'une bonne provision de beurre.

L'ascension sociale des fils d'Ahmed était désormais établie et reconnue ce qui n'allait pas sans susciter des jalousies. Cependant, zizi Embarek, pour arriver à ces résultats, imposait à la famille un train de vie très austère contre lequel tout le monde ne tarda pas à s'élever. Cela commença par des allusions anodines, parfois ironiques, des femmes, devant les parts de provisions que chacune d'elles recevait pour une période déterminée.

Ma grand-mère, un trousseau de clés arrimé à la ceinture, répartissait elle-même les vivres. Les parts étaient déterminées au prorata des membres composant chaque cellule familiale. Yemma Chabha, comme l'appelaient ses brus, c'était l'équité faite femme. Il n'était pas question pour elle d'avantager, ne serait que d'un doigt, une de ses brus.

- "C'est pour combien de jours, yemma Chabha ? " demandait constamment Nna Saâdia, plus sourcilleuse que d'autres.
- "Vous avez là de quoi tenir un mois, ma fille, " rétorquait invariablement ma grand-mère.
-"Mais cette façon de répartir est insensée. Il faut quand même faire la part des choses ! Hammou fournit des efforts physiques épuisants. Ne lui faut-il pas, logiquement, une ration de force ? ".
-"Je n'ai pas à faire de distinction entre mes cinq fils ou leurs enfants. Ce sont tous les fils d'Ahmed, ce sont tous mes enfants ! "

Nna Ouardia saisit au vol les récriminations de Nna Sâadia pour y répondre vertement car elle se sentait visée à travers son mari qui était instituteur.

-"Messaoud, si je comprends bien, doit se serrer la ceinture puisque ce n'est pas un travailleur de force. Alors, donnons tout à ces hommes forts et à leurs épouses, mangeuses insatiables".

Ma mère défendait le point de vue de Nna Sâadia. Ses enfants avaient grandi et leur constitution physique réclamait plus d'attention.

-"Ce ne sont plus des gamins", disait-elle. "A quoi bon posséder beau mulet, puissants bœufs et grosse vache si nos enfants doivent crever de faim et porter des haillons ? "ajoutait-elle.

Guerre d'usure sournoise et efficace

Le malaise à propos du ravitaillement fut bientôt tel que les hommes, travaillés par leurs femmes, durent se mêler de l'affaire. C'est zizi Messaoud, réputé pour sa franchise, qui, prenant le taureau par les cornes, s'en fut solliciter de ses autres frères une réunion extraordinaire du Conseil de famille. Tout le monde était présent, ce soir-là. Chacun pouvait donner son avis et proposer une solution.

Imaginez cette grande salle suffisamment vaste pour contenir les membres de la grande famille au complet à l'exception des tout jeunes dépêchés au lit depuis longtemps déjà. Ma grand-mère, assise à un coin de l'âtre, le dos calé contre un mur, égrenait son chapelet de buis. Par intermittence, elle jetait un regard sur ses cinq fils scrutant, sans mot dire, le visage grave de chacun d'eux.

Zizi Messaoud, assis à croupetons, l'air sévère, devait sans doute passer et repasser dans sa tête tous les griefs qu'il comptait exposer tout à l'heure avec la concision qu'on lui connaissait. C'était, à vrai dire, un grand dialecticien difficile à contrer.

Zizi Embarek, l'homme qu'on allait passer au gril, n'était pas encore là. Il devait se trouver encore aux écuries à soigner le bétail. Mon père était assis en face de ma grand-mère. Celle-ci comptait beaucoup sur lui, son aîné, pour diriger les débats avec sa sagesse habituelle de manière à éviter le pire : l'éclatement de la grande famille. Zizi Hammou baillait d'ennui. Seuls les égards dus à sa mère, l'empêchaient, semble-t-il, de s'en aller. Zizi Ramdane attendait, serein et détendu comme à son habitude, la suite des événements.

-"Maintenant que nous sommes au complet, commença mon père, après s'être éclairci la gorge, permettez-moi, mes frères, d'ouvrir la séance. Je demande au Créateur, le Tout Puissant, de guider nos débats et à vous, ici présents, de pardonner à l'avance, les offenses .Des paroles graves vont être dites, des blessures vont être portées aux uns et aux autres car la franchise a toujours prévalu dans nos rapports. Je vous conjure, néanmoins, en ma qualité d'aîné, et au nom de notre mère que voici, de vous hausser au-dessus de vos ressentiments. "

-"Vous n'ignorez pas, enchaîna mon père, qu'au sein d'une famille nombreuse comme la nôtre, les problèmes sont inévitables, hélas ! Que de sentiments contradictoires se heurtent ! Que d'intérêts personnels ont tendance à primer sur l'intérêt général ! Si, à Dieu ne plaise, l'indiscipline parvient à s'installer dans nos rangs, nous risquons de voir notre union sacrée battue en brèche. Pour ma part, je suis enclin à croire que, pour sauvegarder la cohésion de notre grande famille, il est urgent, pour chacun de nous, de ne pas trop prêter une oreille complaisante à certains propos qui relèvent de l'égoïsme étroit, de la mauvaise foi, voire de l'inconscience. Voilà ce que je tenais à vous dire. Je passe maintenant la parole à notre cher Messaoud, puisqu'il est l'initiateur de la présente réunion".

Mon oncle Messaoud se racla la gorge avant d'entrer en matière.

-"Loin de moi, mes frères, dit-il, l'intention de porter atteinte à notre union sacrée que vient d'évoquer notre aîné. J'apprécie à sa juste valeur le bienfait d'une union sans faille. Je mesure aussi les conséquences désastreuses que pourrait avoir sur chacun de nous la rupture de cette union jusqu'ici exemplaire. Il est de mon devoir comme du vôtre du reste, de l'éviter en essayant, cette nuit, de situer le mal qui risque de la saper. Ce mal, vous le connaissez tous et il nous faut y remédier. Comme je n'aime pas le langage tortueux j'irai droit au but. Voilà : nos enfants et nos femmes ont faim et les haillons dont ils se vêtissent nous exposent à la risée du village tout entier. Et pourtant nos finances sont saines. Où passe donc notre argent au point de sacrifier les besoins les plus élémentaires de nos petites familles respectives ? ".

Zizi Embarek se préparait à la riposte. De ses yeux vert pâle il fixait intensément son cadet qui, jusqu'ici, l'ignorait, soucieux d'aller jusqu'au bout de son raisonnement.

-"Comment oses-tu demander où passe notre argent ? " épliqua enfin mon oncle Embarek visiblement outré. Mais vous le savez très bien ! Cet argent est investi. Chacun de vous peut le vérifier. Cela implique une certaine austérité dans le train de vie de notre nombreuse famille qui totalise, au bas mot, une quarantaine d'âmes, Dieu les préserve. Nous n'avons pas le choix. Si nous tolérons le gaspillage c'en est fini de nos acquis. Ce sera le retour à la case de départ. Te souviens-tu, au moins, d'où nous sommes partis, Messaoud ? Hein ? T'en souviens- tu ? Croyez- moi, mes frères, je vous conseille de ne pas prêter l'oreille aux jérémiades de vos épouses car celles-ci ne voient pas plus loin que le bout de leurs nez. Expliquez- leur qu'il s'agit de garantir l'avenir de leurs enfants pour que demain ils aient une place au soleil. Voilà ce que j'avais à dire. "

-"Ton point de vue est défendable, cher frère, mais sous le seul angle d'un trésorier. Or nous avons une réputation à sauvegarder. Les gens nous observent. J'ai déjà eu vent de quelques-unes de leurs plaisanteries malveillantes. Je considère, par ailleurs, qu'en tant que fonctionnaire de l'Etat, mon niveau de vie et celui de ma famille devraient être meilleurs que celui auquel nous sommes astreints actuellement".

Mon père réagit immédiatement, quoique sur un ton mesuré, aux propos de Messaoud.

-"Je comprends, dit-il, ton souci de tenir compte de l'opinion publique à notre égard. Je désapprouve, par contre, totalement, ce statut spécial que tu revendiques pour toi et ta petite famille. C'est de l'égoïsme à l'état pur. Tu oublies que nous participons tous, chacun à sa mesure, au bon renom de notre famille et à sa prospérité. Nous ne sommes pas des manchots, que je sache ! Dis-toi bien que nous sommes tous attelés à la même charrette, pour le meilleur et pour le pire. "

Là-dessus, ma grand-mère dut intervenir de sa voix chevrotante.

- "Mes enfants, mes enfants ! dit ma grand-mère, vous oubliez quel dur chemin il vous a fallu parcourir pour parvenir à votre situation actuelle privilégiée. Que d'efforts consentis, que d'obstacles franchis, à force de privations obstinées ! On ne s'élève pas aisément. Les envieux ne manquent pas. Il ne faut pas prêter le flanc à leurs dénigrements. Dorénavant le régime d'austérité sera supprimé. Chacune de vos petites cellules familiales pourra vivre à l'aise. Il ne sera plus question de privations. Faites néanmoins en sorte que votre union dure encore le plus longtemps possible. Je serais extrêmement malheureuse si, de mon vivant, l'édifice que nous avons construit venait à se fissurer. Ahmed, votre père, que Dieu ait son âme, se retournerait dans sa tombe .Voilà, j'ai dit ".

Reprenant la parole, mon père s'adressa à ses frères sur un ton conciliant.

-"Allons ! leur dit-il, ne dramatisons pas. Essayons de trouver ensemble, dans la paix des cœurs et la sérénité des esprits, des solutions en mesure de satisfaire les uns et les autres. "

En définitive, un compromis laborieux fut trouvé, à la satisfaction de tous. J'ai assisté aux délibérations sans prendre part, évidemment aux discussions. Je me sentis soulagé que le pire ait été évité. Mais je pressentais que cela n'était que partie remise. Les brus de ma grand-mère Chabha eurent tôt fait de reprendre leur guerre d'usure sournoise et terriblement efficace.

Elles firent tant et si bien que la forteresse familiale tomba sous leurs coups de boutoir. Le grand craquement eut lieu cinq années après la mort de ma grand-mère. Mon père et mes quatre oncles se retrouvèrent seuls, au carrefour de leurs destins individuels, soutenus par le secret espoir que les saints tutélaires les protégeraient et les guideraient dans la voie de la dignité et de l'honneur.

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