Huffpost Algeria mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Kaci Abdmeziem Headshot

D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XVII): le mois du berceau

Publication: Mis à jour:
Imprimer

Le 20 juin 1946, veille du premier jour de l'été, un télégramme m'attend à la poste de Sour El Ghozlane. Je n'aime pas trop ces petits papiers bleus....Il faut bien, pourtant, l'ouvrir, ce télégramme ! C'est ce que je fais, les mains tremblantes.

Je lis : «Naissance d'un garçon». J'ai un léger vertige que je surmonte rapidement. Je prends acte de cette merveilleuse nouvelle. Je suis père ! Voilà qui va changer toute la donne de mon existence.

berceau traditionnel algérie

Précédent épisode :D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XVI): Bouab El Kebch

Je fais parvenir rapidement à ma femme une centaine d'œufs par le biais du receveur du car Terzi, qui connait la famille, en le priant de faire attention à la marchandise.

Je sais que mon père va avoir du pain sur la planche. Il faut qu'il aille à Fort National acheter deux grosses cuisses de bœuf. Il doit ensuite les découper proprement et partager les morceaux entre les membres de la proche famille, comme veut la tradition.

La tradition veut aussi que le septième jour de la naissance soit fêté convenablement. Le beau rôle revient aux beaux parents. Ils viennent rendre visite à leur fille et lui ramènent des cadeaux : robes, foulards dits «Mosquée de Paris», ceinture de soie, souliers.

La famille du gendre a aussi droit à des offrandes : un bon «double» de semoule dite «2 étoiles», deux ou trois volailles vives, et un grand panier d'œufs frais. Rien de tout cela n'échappe à la curiosité des voisines qui publient dans toutes les fontaines du village la liste exhaustive de tout ce que mon beau père Ali et sa femme Tassâadit ont offert à leur fille et à la famille de leur beau fils.

Tenu par mes obligations professionnelles, je n'assiste, hélas, ni à la naissance de mon fils, ni au cérémonial du septième jour. Je suis, par contre, auprès des miens pour le rituel du 30ème jour puisque je suis en vacances jusqu'à la prochaine rentrée scolaire. C'est incontestablement la cérémonie la plus solennelle, la plus belle. Il s'agit de fêter «le mois du berceau».

Jusqu'ici le nouveau-né partageait la couche de sa mère. Il avait maintenant trente jours. Le moment était venu de le séparer de celle qui lui avait donné le jour et de le placer dans un berceau. Ce moment est important car il annonce le retour de la maman à l'activité domestique dans le même temps qu'il marque une évolution physiologique significative de l'enfant. C'est, quelque part, sa toute première mais relative émancipation vis-à-vis de sa génitrice.

Ma mère est la première bénéficiaire de la fin de l'état de grâce dont a bénéficié sa bru. Elle avait accompli toute seule les corvées ménagères et autres servitudes liées à son statut de maîtresse de maison pendant toute la période d'indisponibilité de ma femme. Le retour de celle-ci aux affaires de la maisonnée ne peut qu'être bénéfique pour tout le monde d'autant plus qu'on sait qu'elle est volontaire et qu'elle n'est pas de celles qui reculent devant l'ouvrage.

Tout est prêt pour le cérémonial. Un mélange de fèves sèches, de pois chiches et de grains de blé mijote à feu doux. Le couscous avait été roulé la veille par mes jeunes belles sœurs venues prêter main forte. La marraine, El Qavla, celle qui avait aidé ma femme à accoucher est là. Elle est arrivée très tôt.

Assise près de l'âtre, elle sirote un café après quoi elle apprête, de ses doigts agiles, une mixture dont elle seule détient la formule. Sur un de ses genoux sont disposés une glace ronde, une amulette ainsi qu'un petit sachet contenant un produit dont personne ne saura rien. De ces trois objets reliés entre eux, elle forme un collier qu'elle passera le moment venu autour du cou de l'enfant pour le préserver du mauvais œil.

Ma femme choisit cet instant où les préparatifs commencent à aller bon train pour faire irruption dans la salle commune. Elle a pris son bain. Fraîche et pimpante, elle rayonne dans sa robe neuve et chatoyante, les reins bien pris dans sa large ceinture de soie. Une broche en argent pare son front, épinglée à son foulard noir frangé de blanc.

Midi approche. Mon père a déjà suspendu le berceau aux solives du plafond d'où pendent des chapelets d'oignons. Le bébé, baigné et emmailloté, attend sur les genoux de sa mère, assise en tailleur, sa première tétée.

Avec force incantations dont nous ne comprenons pas toujours le sens, ce qui frappe d'autant plus nos esprits, la marraine passe le collier anti sortilèges autour du cou de l'enfant. Elle opère lentement, selon un protocole précis. Elle prend ensuite l'enfant des bras de sa maman et le dépose précautionneusement dans son berceau. Mission terminée pour la marraine qui va se mêler maintenant aux autres femmes et comme elles, faire la fête.

Les plats de couscous commencent à sortir de la maison à destination du voisinage. Pendant ce temps, un orchestre de fortune s'improvise. Une jeune fille ébauche timidement un air en vogue. Elle est vite relayée par deux, trois femmes. Puis c'est la reprise en chœur du tube de l'été. Un bidon en fer blanc puis deux entrent prudemment dans la cadence, trouvent le rythme adéquat et ça part, crescendo.

L'ambiance s'échauffe. Il est temps que la danse commence. C'est à ma mère qu'échoit l'honneur d'ouvrir cette danse. Elle se lève difficilement, mais se lève quand même. Elle emprunte le foulard de sa voisine, le passe autour de son cou et entre dans la Rahva. Elle ferme les yeux pour ne pas avoir le vertige et, sans doute aussi, pour se remémorer les danses de sa jeunesse.

C'est ensuite le tour de la maman du nouveau-né. On la tire de force vers le centre du cercle vers lequel convergent tous les regards de l'assistance. La voici enfin en plein milieu de la Rahva. Elle hésite un moment comme pour sentir d'abord le rythme. Puis la voilà partie.

On claque des mains de plus en plus en plus fort. Les jeunes filles mêlent leurs voix fluettes à celles plus graves de femmes mûres. De temps à autre, une voix éraillée de vieille introduit une note incongrue dans le chœur. Ma femme sait danser. Elle offre à l'assistance un spectacle éblouissant.

igoulfane

Quatre ans à Ighoulfane

Le 1er Octobre 1949, je prends possession d'une petite école de Kabylie. J'ai sollicité ce changement de poste pour répondre à la requête de mes parents qui, se faisant vieux, ont besoin de me savoir proche d'eux. L'école est nichée à flanc de coteau, sous une pinède, en surplomb d'un chemin muletier menant à la fois vers Mekla et vers Michelet.

La voiture que nous avions louée ne pouvait pas aller jusqu'à l'école. Elle nous déposa à un carrefour où s'arrêtait la route carrossable et rebroussa chemin. Nous devions poursuivre à pied. Nous voici donc un peu perplexes devant notre tas de ballots, de malles et de valises.

Fort heureusement, nous n'attendons pas longtemps. Des jeunes, sortis on ne sait d'où, nous entourent et demandent si nous n'avons pas besoin d'aide. Ils nous confirment que nous sommes bien à Igoulfane.

-« L'école est encore loin ? » demandé-je.
-« Non, c'est juste après ce tournant ».

Les jeunes acceptent de nous aider à porter nos bagages. L'un d'eux se charge de garder les ballots les plus lourds que les responsables du village viendront chercher à dos de mulet. Nous suivons nos guides. A côté de moi, ma femme, qui porte le haïk pour la première fois de sa vie, avance à pas craintifs sur cette terre «étrangère».

Mon beau père est derrière nous. Il marche lentement car il porte, à califourchon sur ses épaules, son petit-fils, qui a déjà trois ans, et qui pèse un peu lourd. Nous voici dans la cour de l'école, à l'ombre des châtaigniers. C'est une véritable esplanade d'où l'œil embrasse la plaine d'Azazga parsemée de petits villages.

Boubhir, dont le lit est desséché, serpente à travers les vallons fraîchement retournés par les premiers labours. Ses méandres sont remplis de galets. Partout, alentour, des chênes, des frênes, des figuiers et quelques escarpements aux terres éboulées.

Voici qu'arrive le secrétaire du centre municipal. Il me remet les clefs de l'établissement puis s'en va régler le problème des lourds ballots laissés à la garde d'un brave jeune homme. C'est mon beau père qui a l'honneur de donner le tour de clé symbolique. Après quoi nous nous engouffrons tous dans la salle à manger, heureux de nous remettre des fatigues du voyage.

Je passerai quatre années consécutives dans ce village isolé de Kabylie. Point de médecin. Point de téléphone. Pour le ravitaillement je suis obligé de me rendre, à dos de mulet, jusqu'à Fort National.

Je m'intègre facilement à la communauté de ce village dont les habitants, qui mènent une vie austère, faite de durs travaux agricoles pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, restent malgré tout, extrêmement sociables et très attachants. Je finis par connaître toutes les familles et les problèmes et aspirations de chacune d'elles.

Comme les habitants me font l'honneur de m'inviter à leurs fêtes je ne tarde pas à découvrir les coutumes de la région. Il me naîtra à Igoulfane une fille qui, plus tard, fera mon bonheur et sera la fierté de la famille puisqu'elle brillera dans la recherche scientifique. Ne serait-ce que pour cela, ce tout petit village de Kabylie a une place particulière dans mon cœur.

Retrouvez les autres parties du récit "D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'Instit" en CLIQUANT ICI

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.