Huffpost Algeria mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Kaci Abdmeziem Headshot

D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XVI): Bouab El Kebch

Publication: Mis à jour:
AUMALE ALGRIE
DR
Imprimer

Je pars un samedi. J'emprunte un car de la compagnie « Terzi » qui assure la desserte d'Aumale. Le plus jeune de mes frères, Lamara, m'accompagne. Me voici chez l'Administrateur de la commune mixte seule autorité habilitée à procéder à mon installation officielle.

LIRE AUSSI LE PRÉCÉDENT EPISODE : D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XV): l'ombre au tableau du beau-père

-« Monsieur l'instituteur ! Vous avez de la chance ! Une école coquette vous attend ! Elle vient tout juste d'être réceptionnée ! », me dit-il sur un ton charmant qui rompt avec celui d'autres fonctionnaires de son rang.
-« Tenez ! Regardez !» ajoute-t-il, en me montrant une photo grand format sortie du tiroir de son bureau.

-«Elle est coquette, en effet, acquiescé-je. Puis-je me permettre de vous demander si elle est dotée d'un logement de fonction et d'un mobilier scolaire adéquat ? »

-«Logement, oui. Quant au mobilier scolaire, il faudra patienter un peu. L'équipement complet a été commandé. La livraison ne tardera pas. Je l'espère du moins ».

-«Sans tables, sans matériel didactique, il sera difficile de travailler » observé-je.

Après coup je me suis dit que j'aurais dû éviter de faire cette remarque inutile. L'Administrateur que j'ai en face de moi ne ressemble pas à ceux avec qui j'avais eu affaire auparavant. C'est un homme de bonne volonté qui fait son possible pour satisfaire les besoins de ses administrés.

-« Faites pour le mieux. C'est tout ce que je peux vous dire. Ah ! Avant de rejoindre votre poste n'oubliez pas de prendre votre bon de pétrole ainsi que le procès-verbal d'installation que mes services sont en train de vous établir. Bonne chance !» Ainsi se conclut mon entretien avec cet homme plein de tact et,- pourquoi ne pas le dire ?-, d'humanisme.

C'est aux bons soins du Caïd du douar El Morra résidant à Aumale que je suis confié. Il me prendra en charge durant une semaine en attendant qu'une occasion se présente pour me convoyer jusqu'à mon école.

C'est une véritable aubaine pour moi car les sept jours que je passe aux frais de la princesse me permettent de découvrir la région et ses gens et, surtout, surtout, de faire connaissance avec des personnes susceptibles, à tout le moins, de m'aider à comprendre le pays et de me conseiller utilement.

La semaine est vite passée. Nous voilà, mon frère et moi, sur le chemin qui mène vers l'école de Bouab El Kebch. Sous bonne escorte, nous sortons d'Aumale par la porte de l'Est communément appelée « Bab el Gorte ».

La campagne, en cette fin de mois d'Avril est extraordinairement verdoyante. Les blés, déjà hauts, ondulent au vent et font des vagues. Aussi loin que porte le regard c'est une mer verte agitée, piquée, çà et là, d'îlots rouges de coquelicots.
Nous abordons une colline. De sa crête j'aperçois, le cœur battant, une bâtisse blanche aux allures de belle maison de campagne. Je la reconnais tout de suite.

-« Regardez, voici votre école, ya Sid ech cheikh. Elle est belle, n'est-ce pas ? », me dit le garde champêtre.

Oui, elle est là, au fond du vallon, à proximité d'un abreuvoir. L'escorte nous laisse là. Nos compagnons de route, poursuivent leur chemin pour s'égrener dans les mechtas environnantes. Mon frère et moi empoignons nos maigres bagages. Nous nous engouffrons dans notre logement. Je passerai quatre années pleines à Bouab el Kebch.

Les souvenirs que je garde de ces quatre années, passés au filtre de la mémoire sélective ne sont pas aussi précis que je l'aurais souhaité. En définitive seules les situations qui ont parlé à mon cœur y sont restées gravées. Tel est le cas de mon premier contact avec la population du douar.

Le lendemain de mon installation on frappe à ma porte. J'ouvre. Un bambin se tient tête baissée devant moi.

-« Tiens, me dit-il, c'est de la part de mon père. »

Il s'agit d'une galette de maïs toute chaude. Un moment je me dis que c'est là une offrande empoisonnée, de celles qui annoncent des demandes de faveurs. Je chasse cette idée au souvenir de propos que m'avait tenu un jour mon beau-frère Ahcène. Me tançant sur ma méfiance excessive et mon excès de sérieux il m'avait conseillé de « laisser pisser le mouton » et de ne pas faire d'une question anodine un problème universel.

Par politesse, je me rends chez 'Ammi Rabah, le père du garçonnet, pour lui dire merci. 'Ammi Rabah semble ne pas comprendre ma démarche car pour lui il n'y a rien de plus naturel que de souhaiter la bienvenue à un étranger en lui offrant quelque chose.

On me propose de rester à dîner. J'accepte. En quittant 'Ammi Rabah et sa femme, 'Amti Khadra, je leur demande s'ils ne voient pas d'inconvénient à ce que je prenne pension chez eux pour un certain temps. Ils acceptent. Pendant plus d'une année je partagerai donc les repas de cette humble mais chaleureuse famille.

Je me rappelle avec netteté mes retours nocturnes à l'école après le repas du soir, dans la dense obscurité des nuits sans lune, sans autre compagnon que le chien de mes hôtes qui a fini par s'attacher à moi.

Bobby attend ma sortie sur le seuil de la porte, queue frétillante. Je suppose qu'il est heureux à l'idée de se dégourdir les pattes et de s'offrir, à travers champs, une petite ballade à l'issue de laquelle il sait qu'il aura ce beau morceau de viande qui l'attend toujours dans la cour de l'école.

C'est un véritable spectacle que m'offre Bobby ! Il flaire de ci de là, s'éloigne de moi rapidement puis revient vers moi ventre à terre. Tantôt il est devant moi, tantôt derrière. Il joue à merveille son rôle de garde du corps jaloux de ses prérogatives.

Il m'est impossible d'oublier cette nuit d'hiver. Une nuit épaisse. Bobby trottine devant moi, fureteur comme à son habitude. C'est à peine si je le distingue parmi les ténèbres. Le vent fait un boucan infernal. Je dévale une pente ravinée par les dernières pluies pour rejoindre le chemin vicinal. Bobby, qui me précède, s'arrête brusquement. Il se met à grogner contre une présence invisible. Ses grognements deviennent de plus en plus agressifs. Je m'arrête à mon tour. Instinctivement, je porte la main à ma poche et en sors mon 38.

.... Rien ne se produit. La progression reprend donc mais au ralenti. Le chien reprend de plus belle ses aboiements signe que le danger se précise. Bientôt le grand chemin poudreux est en vue. J'hésite à m'y engager. Je vérifie mon arme. C'est alors que j'aperçois une silhouette en mouvement.

Je laisse passer le fantôme sans le perdre de vue. Sans crier gare, Bobby se lance à ses trousses aboyant à tout va. Pris de court, je presse le pas pour rattraper le chien car, s'il m'échappe, je me retrouverai seul face au danger. L'ombre n'accorde aucune importance au branle-bas endiablé de Bobby. Elle a déjà dépassé l'école quand j'y arrive.

C'est le moment que choisit Finette, la chienne de Saïd Boulefrad, mon voisin, de se manifester. Elle dévale la colline, rejoint Bobby qui, encouragé par ce renfort, redouble de férocité. Tous deux tentent de couper la retraite au fantôme qui finit par se décider à se défendre à coups de pierre et de bâton. Le malheureux force l'allure et disparaît.

J'entre précipitamment dans mon logement et m'y enferme à double tour. Une fois en sécurité, je me mets à méditer sur cet incident insolite.

Qu'est-ce que ce fantôme ? Un pauvre hère inoffensif ? Un voyageur attardé ? Un maraudeur en quête de larcin ? Vient-on, enfin, spécialement pour moi, pour me détrousser ? Cela n'est pas à écarter car, dans un endroit isolé comme celui-ci un coup monté et exécuté sans témoin ne peut que demeurer impuni.

Cependant, je dois à la vérité de dire qu'à ma connaissance aucune tentative de cambriolage n'a été signalée dans la région et ce, depuis très longtemps. La population, paisible et laborieuse, divisée en fractions isolées les unes des autres, vivent, bon an, mal an, exclusivement du produit de la terre. Suivant que la récolte est bonne ou mauvaise c'est le bonheur ou la désolation.

... Le travail scolaire, proprement dit me pose un problème de conscience. Je veux le faire démarrer mais je manque de tout. Ni mobilier, ni matériel didactique ni fournitures scolaires. Tout juste une salle de classe vide et triste et des bambins qui affluent de toutes les mechtas environnantes.
Comment, mon Dieu, les occuper ?

Je me résous à demander au chef de fraction quelques grandes nattes. J'exige des élèves qu'ils ramènent des ardoises et de la craie. Voilà qui est amplement suffisant pour terminer l'année en attendant la rentrée prochaine.

Le 20 juin 1946, veille du premier jour de l'été, un télégramme m'attend à la poste de Sour El Ghozlane. Je n'aime pas trop ces petits papiers bleus....

Retrouvez les autres parties du récit "D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'Instit" en CLIQUANT ICI

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.