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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XV): l'ombre au tableau du beau-père

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Mon beau père a onze enfants dont cinq garçons et six filles. L'aîné de ses garçons, Ahcène, a mon âge. Il est très cultivé et a reçu une bonne instruction. Son domaine d'excellence c'est la comptabilité.

Ahcène est un pince- sans- rire. Il se moque de tout le monde y compris de lui-même. Je m'entends à merveille avec lui sans doute parce que je ne lui ressemble pas. Souvent il me rappelle à la réalité en me taquinant sur mon excès de sérieux.

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-« Hé ! Mouloud ! Laisse pisser le mouton, voyons ! Ce bonhomme dont tu te préoccupes est un zéro à la gauche d'un nombre. C'est moi qui te le dis ! » me dit-il un jour à propos de je ne sais plus qui.

Le benjamin, quittera le pays pour la France, à l'âge de quinze ans (1957 ?). Il n'en est jamais revenu. Ijâah, comme on dit en kabyle. Il n'a assisté ni à la mort de son père ni à celle de sa mère. Ce qu'on sait de lui c'est qu'il a commencé à gagner sa vie comme photographe, travaillant surtout avec les touristes à qui il proposait des instantanés.

Entre l'aîné et le benjamin, il y a Châbane, qui sera victime d'un terrible accident, longtemps caché à ma femme, sa sœur aînée. Il y a aussi Arezki, le chouchou de ma belle-mère, le seul de ses enfants chez qui elle accepte volontiers de rester pour des mois.

Arezki est aussi le frère préféré de ma femme. Au plus fort de la guerre d'indépendance il s'installera d'ailleurs chez moi à Alger avec femme et enfants.

Le point fort d'Arezki est qu'il n'est pas encombrant et qu'il reste d'un calme olympien face aux zizanies familiales. Il va à son travail de maçon, ou autre, en revient avec quelques anecdotes qu'il raconte à la fin du souper pour la décontraction et se hâte d'aller au lit. Tout le reste, il s'en moque et le fait savoir aux autres.

Il y a enfin Belkacem. Celui -ci a eu la chance et la malchance à la fois d'épouser une femme dégourdie à l'esprit d'indépendance affirmé. Ma belle-mère ne lui a pas pardonné ce mariage. Sa vie durant, ou presque, elle boycottera et sa bru et son fils. Je la comprends.

Cette bru, Ferroudja, est le mauvais exemple pour ses filles. Elle n'a que faire d'une rebelle «qui mène son mari par le bout du nez». Pour ma part, je dois à la vérité de dire que j'ai toujours admiré le courage de cette femme et sa volonté d'assurer à ses enfants une éducation stricte qui les mènera, d'ailleurs, à la réussite sociale.

Sur les six filles mises au monde par ma belle-mère, nous en avons pris trois. Fetta, l'aînée, m'est échue. La main de Rosa a été accordée au plus jeune de mes frères, Lâamara. Zaïna a été le lot de l'aîné de mes neveux, Amar, qui devait prendre le maquis au tout début de la guerre d'indépendance et mourir au champ d'honneur.

Les trois autres, Aldjia, Messaouda et la benjamine Melha, ont eu, ma foi, de très bons partis.
En somme, la façon dont le père et la mère ont élevé leurs enfants était la bonne. Pour les garçons, le père accordait la liberté totale. »Point de carcans pour les mâles » répétait-il.

« Le monde est une jungle. Ils doivent apprendre à hurler avec les loups, à se défendre et à se battre», m'expliquait-il.

Pour les filles les choses se présentaient autrement. La mère s'occupait de leur éducation avec maestria. Son objectif était clair et net : assurer à toutes ses filles le mariage.Aussi ne laissait-elle passer aucune occasion de les chapitrer pour un couscous mal roulé, une visite trop prolongée, un retour tardif de la fontaine, un regard trop insistant sur un étranger. Ses filles étaient belles. Elle le savait. Elles ne manqueraient pas de prétendants.

Je considérais toutefois qu'il y avait comme une ombre au tableau. Mon beau père qui avait passé quarante ans de sa vie à instruire les enfants des autres refusait d'envoyer ses filles à l'école. Le père et la mère s'accordaient sur ce point comme larrons en foire. Ils savaient pertinemment qu'aucun homme à Azouza ou dans les villages environnants n'accepterait d'épouser une femme instruite, « évoluée » qui perturberait l'ordre social établi et bouleverserait les mœurs.

Ma belle-mère tremblait à l'idée de se retrouver avec ses six filles sur les bras faute de prétendants. Elle décréta donc qu'aucune d'elles ne serait scolarisée. Il en fut ainsi. Et, en mon âme et conscience, je pense que, pour cette époque-là, l'attitude de la mère et du père était la sagesse même.

Les visites des beaux parents à la famille de leur gendre étaient plutôt limitées aux grandes occasions comme celle-ci où j'arrivais, sans m'annoncer, de Bechloul pour passer les vacances de Pâques. Trop de familiarité peut nuire aux relations entre les deux familles. Le gendre, aime à dire ma belle-mère quand on lui reproche de se faire rare, c'est comme le marabout, baise lui la main et poursuis ton chemin.

Elle est d'ailleurs stricte avec le protocole. Quand elle vient, comme aujourd'hui, rendre visite à la famille de son gendre, elle s'assoit toujours à côté de ma mère. Mon beau père, quant à lui, s'adosse contre le mur face à mon père. Ma femme s'affaire sans se mêler à la discussion comme il sied à une fille bien élevée.

Je l'observe à la dérobée. Elle me donne l'impression d'être tendue. Il me semble deviner un changement du côté de la ceinture. Une proéminence à peine visible mais suffisante pour pouvoir affirmer qu'elle attend un enfant. Les vacances prennent fin. Je dois rejoindre mon nouveau poste, l'école de Bouyeb el kebch, à Aumale.

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