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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XIV): A Takorabt, parmi les miens

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Je ferme cette longue parenthèse où je me suis essayé à décrire, du mieux que j'ai pu, mon village natal. C'est venu tout seul, comme un besoin vital. Je reprends le fil de mon récit là où je l'ai laissé.

Je me suis donc séparé de mon ami oranais Mr Bessol à qui l'académie avait enjoint de rester à son poste à Bechloul tandis qu'elle me mutait à l'école de Boueb El Kebch (Aumale). C'était la veille des vacances de Pâques (Avril 1946) et j'avais décidé de les passer parmi les miens.

Je débarque à Takorabt sans avoir avisé personne. Dès ma descente du car je jette un regard vers les hauteurs, vers notre maison qui se dresse au point culminant de la colline. Je ne vois personne. Où est donc est passée ma mère ? Où sont passés mes cousins et mes neveux qui d'habitude ne quittent pas, avant la fin du jour, le chemin d'Amalou propice à leurs jeux et tout proche de Takorabt ?

Mais voilà, là-bas, entre deux figuiers, une silhouette familière. C'est Nna Sâadia. Elle cherche sans doute un œuf que sa maudite poule a dû égarer parmi les touffes d'herbe. La voilà qui met ses deux mains en visière et regarde du côté de la place publique. Elle aperçoit la malle et de nombreux paquets. Puis elle me reconnait et se met à héler ma mère à haute voix.

-« Dehbia ! Dehbia ! Mouloud est en bas ! Mais montrez-vous donc ! Il attend depuis longtemps».

N'obtenant aucune réponse, Nna Sâadia démarre en trombe pour donner l'alerte. En un clin d'œil, cousins, neveux et jeunes voisins dévalent le chemin pentu d'Amalou et s'emparent de mes bagages. Ma mère se hâte comme elle peut et vient poser sur mon front un baiser chaud. Elle est fiévreuse et paraît très fatiguée. Elle m'explique qu'elle vient d'avoir sa méchante quinte de toux habituelle.

« Maintenant que tu es là elle va passer très vite » ajoute-t-elle.

J'escalade la côte avec ma mère que je soutiens par le coude. Les jeunes nous suivent, bien chargés, à la queue leu-leu comme des coolies chinois. La parentèle, proche ou lointaine, obstrue la porte de la maison. Ce sont des baisers sonores à n'en plus finir.

Mon père m'attend à sa place habituelle, dans la grande salle commune. Il n'aime pas ces manifestations tapageuses mais que peut-il y faire ? Il est allongé sur une natte en doum confortée par une peau de mouton sentant la fumée et sur laquelle a été jeté, négligemment, un oreiller sans taie.

Je me baisse, embrasse mon père sur les deux joues et pars m'installer sur une banquette en ciment à la hauteur de la stalle où notre bourricot au pelage noir de jais n'arrête pas d'ingurgiter des feuilles de frêne tout en m'observant de ses grands yeux si beaux. Machinalement, je caresse la crinière de l'animal. Je constate qu'il a toujours le poitrail puissant.

J'entends ma mère qui hèle ma belle-sœur.

-« Rosa ! Rosa ! Va vite informer ta sœur que Mouloud est arrivé. Elle est certainement chez tes parents où elle doit aider au tissage. »

Rosa disparaît comme l'éclair, heureuse d'être la messagère d'une bonne nouvelle pour sa sœur. Ma belle-mère ne tarde pas. Suivie de sa fille, ma femme, et de mon beau père Ali qui ferme la marche, elle entre toute joyeuse à la maison.

Mon beau père se dirige tout de suite vers le maître des lieux. Je me suis souvent demandé comment le paysan qu'est mon père peut s'entendre avec mon beau père, instituteur, ancien normalien de Bouzaréah. Il en est pourtant ainsi. Je dirais même que les deux personnages se complètent quant à l'influence qu'ils exercent l'un et l'autre au village.

Mon père a le charisme naturel, inné, qui lui permet de régler les litiges les plus complexes sans être jamais contesté dans ses jugements. Il rend ainsi des services remarquables à la communauté qui n'a pas besoin de recourir à la justice française. L'autre, auréolé de son savoir, est le recours incontournable pour chacun ou pour tous quand il s'agit de rédiger une requête dont on est sûr qu'elle sera prise en considération par l'administration française.

Par ailleurs mon beau père est craint pour ses réparties. Il a l'humour caustique et manie à la perfection le sarcasme dont il se sert comme arme de destruction de l'adversaire. Les deux hommes ont ceci de commun : ils ont en horreur les parvenus et se coupent en quatre pour défendre la veuve et l'orphelin.

On soupçonne Akli nath Taleb d'avoir une ascendance maraboutique ce que conforte l'existence, dans la cour de la maison paternelle, d'un rocher en granit dit « Thazrouts nath ettaleb » objet d'un culte naïf. Les femmes y venaient naguère allumer des bougies et accrocher des bouts d'étoffe tout en implorant le Saint Patron du village Sidi Ali Bounab d'exaucer leurs vœux.

Cette ascendance est également confortée par le savoir-faire qu'il a de réduire les fractures. J'ai eu l'occasion de le voir opérer. Tout d'abord il observe le membre à réparer. Il observe longuement, tout en posant au patient des questions sur les circonstances de l'accident. Ensuite il rassure.

« Ouar tsaguadh »( N'aie pas peur), lui dit-il.

Puis il saisit le bras ou la jambe par deux bouts. Le patient n'a pas le temps de dire ouf que l'opération est terminée et l'os remis en place d'un mouvement bref et assuré. Mon père prépare ensuite patiemment thijvirth un emplâtre à base de farine dont il enduit l'organe endommagé. Il donne instruction au malade de laisser sécher, de ne pas trop bouger et de repasser le voir.

Il y a enfin cette légende à laquelle nous croyons dur comme fer qui raconte qu'un lion venait jadis, régulièrement, en nocturne, prendre place dans la cour de notre maison pour ne s'en aller qu'au point du jour.

Ali Abdiche, mon beau père, tournerait quant à lui en bourrique, comme lui seul sait le faire, celui qui oserait lui dire qu'en cherchant bien il pourrait trouver, dans son arbre généalogique un maillon maraboutique. Il le tournerait en bourrique dans un kabyle caustique ou dans un français académique.

Il vient de prendre sa retraite. On ne peut pas dire qu'il en soit heureux. Quelquefois on sent très bien qu'il s'ennuie, qu'il a une espèce de spleen. Alors, c'est à haute voix qu'il se met à réciter un poème de Lamartine, de Vigny ou de Victor Hugo. De Victor Hugo surtout.

C'est en l'écoutant que j'ai pu apprendre par cœur le début d'une strophe qui revenait souvent sur sa langue comme un leitmotiv :

« Mon père, ce héros, au sourire si doux
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille
Un champ couvert de morts sur qui tombait la nuit »

timechret kabylie

Ce penchant pour la poésie n'empêche pas mon beau père d'être un bagarreur. Il lui suffit d'un prétexte et le voilà qui s'enflamme, jette au loin son burnous, prend son élan et fonce comme un bélier sur l'objet de son courroux.

Depuis sa mise à la retraite, un de ses passe-temps favoris est de chercher chicane.

-« Maintenant que je ne suis plus marié à l'Etat, je vais pouvoir me défouler », me dit-il, savourant à l'avance cette montée d'adrénaline dans tout son corps et ce fourmillement aux poings prêts à cogner sur l'adversaire jusqu'à l'extase.

-« Qu'advienne l'occasion et tu verras ton beau-père à l'œuvre, mon cher Mouloud ! »

Je souris à ces mots. Mais la voilà qui se présente cette occasion ! C'est la veille de l'aïd es-seghir. La tradition ne perdant pas ses droits, ce jour est consacré au sacrifice de deux paires de bœufs : c'est thi mechret. Tout le monde, au village, va pouvoir manger de la viande sans bourse délier. Une aubaine pour les ménages démunis.

Je sors de la maison de très bonne heure, muni d'un grand couffin. Je passe, comme convenu avec lui, chez mon beau père qui est lui aussi partant pour timechret. Il est prêt et tout pimpant. En sus de son couffin, il a, comme d'habitude depuis qu'il ne prend plus le chemin des écoles, son gros bâton fétiche. Nous voilà partis.

Quand nous parvenons à l'endroit où s'effectue le sacrifice il y a déjà beaucoup de monde. C'est un véritable charivari. Les gens s'interpellent à voix haute et les rires sont sonores. Les notables, à l'écart, devisent tranquillement entre eux.

Les bœufs ont déjà été égorgés et les bouchers s'activent, à grand renfort de hachettes et de coutelas, sur les carcasses. Celles-ci sont alignées sur de grands lits de fougère. Au fur et à mesure, les morceaux de viande s'entassent. A la fin ils forment un talus de chair et d'os qui sera ensuite divisé en autant de tas qu'il y a de kharroubas dans le village.

Le Tamen de chaque kharrouba prend ensuite sa tasgharth c'est-à-dire la part qui lui revient et qui est calculée au prorata du nombre de personnes que compte sa kharrouba. Nos couffins remplis d'un assortiment de viande rouge et d'abats, nous quittons les lieux, mon beau père et moi.

Nous sommes chargés et il s'agit de gravir une côte jusqu'à la route carrossable. Nous faisons une pause à Takourrabt. La matinée aura été agréable et fructueuse. Mais il était écrit qu'elle ne s'achèverait pas ainsi.

Une traction avant s'arrête au niveau du transformateur électrique qui donne un cachet spécial à notre place publique. Il en sort un gros homme trapu, court sur pattes, la tête prise dans un turban doré, portant une gandoura en tussor rutilante au soleil, et s'appuyant sur une canne à pommeau.

C'est le cousin Azouaou, boulanger à Tizi Ouzou. Il y avait bien longtemps qu'il avait quitté le village avec toute sa famille. Il nageait dans l'opulence. Il n'y faisait que de brèves visites pour rappeler son existence à ceux qui l'auraient oublié et afficher son insolente réussite.

Mon beau père ne le portait pas dans son cœur. Il voyait en lui l'archétype de l'opportuniste, imbu de sa personne, incapable de modestie, insensible aux sentiments des autres. Azouaou se dirige vers nous pour nous saluer. Dieu seul sait quel impair verbal a dû commettre ce cousin en s'adressant à mon beau père.

Toujours est-il que celui-ci fait soudain un bond de côté, lève son bâton et l'abat sur la tête d'Azouaou qui perd l'équilibre et tombe par terre de tout son long. Le turban doré, défait, lui obstrue les yeux.

Je ne me sens pas de taille à m'interposer entre les deux hommes. Mon beau père est fou furieux. Je me sens incapable de le ramener à la raison. Fort heureusement les gens commencent à remonter de Timechret . Ils accourent pour séparer les deux combattants.

Parmi eux se trouve le frère d'Azouaou. Il est vert de rage. Sa main tremblante cherche à extirper de la poche de son pantalon un pistolet automatique. Il est heureux que j'aie surpris son geste. Je bondis sur l'insensé et lui arrache son arme. Le pire est évité. Evité de justesse. Il reste qu'il faut maintenant réconcilier les deux hommes. C'est l'affaire des notables de la kharrouba.

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