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D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit (XI): La colère de Monsieur Bessol

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bechloul
C'est dans la soirée que mon « sauveur » arrive en droite ligne de Maillot. Une voiture freine sèchement devant la courette du logement. Il en sort un jeune homme court sur pattes, chevelure bien fournie que le vent se plaît à rabattre sur des yeux très vifs.

Lire le précédent épisode: Bechloul écrasée par son Caïd

Son col de chemise ouvert laisse apparaître une glotte remarquablement saillante. Il se dirige vers moi en claudiquant légèrement pendant que le chauffeur s'affaire à descendre ses bagages. Je suis vraiment surpris car je n'attends personne.

J'échange une rapide poignée de mains avec Monsieur Bessol qui s'avère être un collègue. Il se dit navré de me déranger à cette heure tardive, qu'il aurait reporté sa visite au lendemain matin s'il avait eu suffisamment d'argent pour passer une nuitée dans un hôtel à Maillot. Je vais au vif du sujet.

-« Mais à quel titre me demandez-vous l'hospitalité, Monsieur Bessol ?» lui dis-je.

Mon collègue m'explique alors qu'en principe il est titulaire de ce poste où il avait été nommé au mois d'Octobre.

-« Je reviens à mon poste que j'ai abandonné il y a trois mois parce que je n'ai pas pu supporter la solitude de ce trou de malheur. J'y reviens parce que je suis à court d'argent puisque mon salaire a été suspendu ce à quoi je ne m'attendais pas », m'explique-t-il.

Je lui demande s'il a avisé l'académie de son désir de réintégrer son poste. «Pas plus que lorsque je l'ai abandonné» me répond-il.

En mon fors- intérieur je me demande comment on peut se comporter de la sorte lorsqu'on jouit de toutes ses facultés mentales. Je finis par prendre cela avec philosophie. N'est-ce pas qu'il faut de tout pour faire un monde comme dit l'adage ? En attendant que l'académie, saisie du problème, tranche la question, mon collègue me propose une cohabitation profitable pour nous deux.

« Je vous ferai la cuisine et le ménage pendant que vous vous occuperez des élèves » me propose-t-il.

J'accepte volontiers le deal. Je n'ai rien à perdre. Et puis j'ai tellement besoin de chaleur humaine dans cette région où les cœurs sont si froids !!

Le lendemain de son arrivée, Monsieur Bessol, tout à fait remis de la fatigue du voyage par une nuit de sommeil profond, m'invite à faire une promenade le long de la route nationale. Bien sûr, il me fait cette proposition après la classe du soir. Mon premier réflexe est d'arguer des cahiers de classe à corriger pour décliner l'invitation. Puis je me ravise. Je dois avouer que je commence à tomber sous le charme de cette personne.

-« Allons-y », lui dis-je.

Je ne regretterai jamais cette longue promenade. Mon ami, car je le considère désormais comme tel, me raconte son enfance, ses études, sa vie avec sa tante maternelle, unique parent, qui lui assure le gîte, le couvert et le soutien moral et financier.

Il me raconte aussi comment, exerçant comme instituteur dans les faubourgs, il a pris conscience de la grande misère de ses compatriotes et décidé de militer au sein du parti des Amis du Manifeste.

-«Cela m'a rendu suspect aux yeux de l'Administration qui, après les massacres du 08 mai 1945, et compte tenu de mon activisme, a décidé de me reléguer dans ce poste isolé. Je ne suis pas parvenu et je n'y parviens toujours pas, à admettre cette mesure arbitraire, car je n'ai commis aucun crime. Sous l'effet d'une rage intérieure, j'abandonne mon poste ».

-« Ce comportement, poursuit-il, désespère ma vieille tante qui décide de me couper les vivres pour me guérir définitivement de ce tempérament « d'enfant gâté et fantasque » selon sa propre expression. Voilà pourquoi, pauvre comme Job, j'ai été obligé de revenir ici ».

Je suis touché par la franchise de Monsieur Bessol et lui pose, à brûle pourpoint cette question.

-« Sur qui comptez-vous pour survivre dans ce trou infect ? »

-« sur la charité d'hommes comme vous, me répond-il sur un ton angélique. Je vous donne ma parole d'honneur que je vous rembourserai jusqu'au dernier centime », ajoute-t-il tout de suite.

Je le rassure sur ce point et nous rentrons chez nous où je dois corriger les devoirs de classe pendant que mon collègue infortuné cuisinera, pour nous deux, un plat oranais.

Le temps passe très vite. Cela fait déjà une semaine que nous cohabitons ensemble, Monsieur Bessol et moi, dans l'harmonie totale. Nos liens d'amitié se renforcent chaque jour et c'est avec tristesse que nous envisageons notre inéluctable séparation.

C'est samedi, journée de marché hebdomadaire à Bouira. Nous nous y rendons ensemble pour faire nos emplettes. Au retour, je m'aperçois que le facteur est passé et qu'il a glissé un pli sous la porte.

C'est un télégramme de l'académie. Il est à mon nom. « Rejoignez immédiatement l'école de Boueb -El Kebch, commune mixte d'Aumale.», m'enjoint l'académie. Je m'abstiens d'extérioriser ma satisfaction devant mon malheureux collègue.

« Ma vieille tante a raison de croire que je suis né sous une mauvaise étoile » dit mon ami, en rompant le silence. « Je resterai donc ici. Mais, par Allah, je me roulerai les pouces jusqu'au mois de juin.» dit encore mon collègue.

Je ne peux m'empêcher de faire observer à Monsieur Bessol que se venger sur les élèves de l'arbitraire qu'il subit est contradictoire avec son engagement politique.

Je ne saurai jamais quelle attitude il aura finalement adoptée à l'égard des enfants de Bechloul. Ce que sais, par contre, c'est que lorsque la guerre de libération nationale éclatera en Novembre 1954 il y prendra une part active. Il sera arrêté et ne sortira des geôles françaises qu'à l'indépendance du pays.

Les vacances de Pâques sont fixées au 12 Avril. Je dois maintenant me séparer de mon ami. Lui aussi doit se rendre chez lui. Le sachant démuni, je pourvois à ses frais. Il me remboursera quelques jours après son arrivée à Oran d'où il m'adresse un mandat ainsi qu'une lettre très touchante par laquelle il me renouvelle son amitié et m'informe s'être réconcilié avec sa vieille tante. J'en suis particulièrement heureux.

Pour ma part, je ramasse, encore une fois, mes baluchons pour Azouza où je passerai les vacances de printemps dans ma famille et parmi mes amis en attendant de refaire mes valises et de rejoindre mon nouveau poste à Boueb El Kebch où j'ignore tout à fait quelle autre aventure m'attend.

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