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Désigner enfin l'impérialisme russe pour ce qu'il est en Syrie

Publication: Mis à jour:
MEILLEURS ENNEMIS FUTUROPOLIS 2016
David B.
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Dessin de David B., extrait du tome 3 des "Meilleurs ennemis", Futuropolis, 2016

Certains esprits simples, en France et au-delà, ne peuvent concevoir l'impérialisme que comme américain, ou en tout cas occidental. On rappellera la définition du Larousse de ce "phénomène ou doctrine d'expansion et de domination collective ou individuelle". Jamais la Russie n'a été historiquement présente en Syrie, où se sont pourtant succédé les empires de diverses obédiences. Et, contrairement à une vulgate peu éclairée, Moscou n'est pas intervenu en 2011 aux côtés du régime Assad pour défendre de supposés acquis stratégiques: la base maritime de Tartous, sur la Méditerranée, était alors désactivée ; les Assad père et fils avaient accumulé sur des décennies les dettes impayées à l'égard de Moscou, sans avoir montré la moindre disponibilité à les régler ; enfin, aucune menace militaire sérieuse ne pesait sur le régime Assad en 2011, confronté qu'il était alors à des manifestations largement pacifiques.

Vladimir Poutine s'est bel et bien engagé sans réserve aux côtés de Bachar al-Assad, dès le printemps 2011, en cohérence avec une vision du monde partagée et en application d'un dessein impérial longuement mûri. Cette vision commune à Poutine et Bachar repose sur la primauté absolue des régimes contre les peuples, dont les contestations ne peuvent être que le fruit de conspirations ourdies à l'étranger, d'où la légitimité à les traiter militairement comme une menace extérieure. Le dessein impérial de Poutine se nourrit de l'expérience historique : une puissance à vocation internationale doit consolider ce statut au Moyen-Orient, pour le meilleur (Bush père et le "nouvel ordre mondial" en 1991) ou pour le pire (Bush fils et l'invasion de l'Irak en 2003). Poutine a donc investi à fonds perdus en Syrie en armements, financement et soutien diplomatique, escomptant bien en être récompensé au centuple.

Ce pari niait toute existence autonome d'un peuple syrien, et naturellement tout droit à l'autodétermination pour la population de Syrie. Il rejoignait paradoxalement la vision du monde d'un Barack Obama de plus en plus désabusé, crispé sur la logique interétatique qui devait déboucher, reconnaissons-le, sur la conclusion, en juillet 2015, d'un accord sur le nucléaire iranien. Cet accord, pour la signature duquel Washington avait suspendu toute avancée sérieuse sur le dossier syrien, était censé favoriser la paix et la stabilité sur le moyen et le long terme dans la région. Deux mois plus tard, la Russie s'engageait massivement en Syrie, et directement cette fois, après un véritable discours-programme de Poutine à la tribune des Nations-Unies. Discours dont la tonalité "souverainiste" pouvait se résumer à : Vive les régimes et à bas les peuples !

Les cinq années écoulées ont vu la Russie mener une véritable "guerre froide à sens unique", où Poutine a naturellement engrangé les succès, tant Obama était pressé de reculer pour éviter toute tension sérieuse au Moyen-Orient. La métaphore graphique de David B., en exergue de ce texte, est à cet égard éclairante. Elle nous rappelle que Poutine n'a jamais pu faire que ce qu'on lui a laissé faire. Que son expansion en Syrie, avec réactivation d'un port de Tartous désormais largement doté, puis établissement d'une base aérienne de premier rang à Lattaquié, n'a été rendue possible que par l'abandon du peuple syrien à cette machine de guerre. On voit avec le recul comment l'institution d'une "zone de sécurité" à la frontière turque aurait pu à la fois enrayer le flux des réfugiés et enraciner une "troisième voie" hostile à Assad comme à Daech.

Au lieu de cela, le monde a laissé la Russie établir sa propre "zone de sécurité" au nord de la Syrie, par le déploiement de ses batteries anti-aériennes les plus avancées. Le calvaire d'Alep en est la conséquence directe, avec liberté absolue pour les bombardiers de Poutine et d'Assad de pilonner des zones résidentielles, tout en interdisant à l'ONU, déjà privée d'accès au sol, d'opérer des largages humanitaires par voie aérienne. Pendant ce temps là, Daech, ostensiblement épargné par les frappes russes, continue de recruter et d'inspirer des attentats dans le monde entier depuis la ville syrienne de Raqqa, dans la vallée de l'Euphrate. Daech a même profité de l'acharnement de Poutine et d'Assad contre Alep pour s'emparer de nouveau de Palmyre, que Moscou prétendait avec emphase avoir "libéré" en mars 2016.

Résumons donc : un dessein impérial qui fait fi des peuples, s'engage aux côtés d'un des plus barbares despotes de ce temps et permet à Daech de proliférer encore et encore. C'est cela l'impérialisme russe en Syrie et c'est en ces termes qu'il faut le désigner. Pour l'heure, le chef de la diplomatie russe peut publiquement accuser les Etats-Unis d'avoir encouragé l'offensive de Daech à Palmyre. Et son homologue américain, toute honte bue, se borne en écho à exhorter la Russie à la "compassion" envers la population d'Alep, abandonnée de tous. Voici venu le temps des assassins.

Les meilleurs ennemis, Une histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient,Troisième partie 1984/2013 de Jean-Pierre Filiu et David B est publié chez Futuropolis

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