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Les représentations du "handicap" dans la littérature marocaine

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LITTÉRATURE - Comme l'expliquent Fatima Lemrini El Ouahabi et Mohamed Hamadi Bekouchi dans leur essai Le Maroc des handicapés, entre souffrances et aspirations (2014), les personnes "en situation de handicap" sont victimes de marginalisation, de stigmatisations et de discriminations en raison des déficiences et des incapacités avec lesquelles elles vivent au quotidien. Elles incarnent en même temps "le reflet" d'une société marginalisant tous ceux qui n'arrivent "ni à rentrer dans le moule étroit de la morale dominante de l'économie libérale, ni à jouir des pouvoirs de l'esthétisme obséquieux".

Les représentations littéraires permettent de comprendre un peu mieux cet état de fait. Dès La boîte à merveille (1954) d'Ahmed Sefrioui, on voit apparaître des corps espérant le miracle de la guérison devant les zaouias (confréries). Le handicap n'est pas nommé en tant que tel mais il y a une prise de conscience de la vulnérabilité au sein de la société marocaine. Dans les œuvres de Driss Chraïbi, certaines personnes âgées non voyantes ou atteintes de surdité apparaissent de temps en temps. Dans le roman d'Abdellah Baida, Le dernier salto (Marsam, 2014), de beaux passages évoquent un grand-père qui ne peut plus parler.

Evoquer le handicap est une façon d'écrire sur le silence et de rendre visible par les mots ce qui n'est pas perceptible avec le regard. Qu'est-ce qu'un grand-père privé de parole peut communiquer à son petit-fils qui vient lui rendre régulièrement visite? Dans Amours inachevés (Horizons Maghrébins, 1994), Mamoun Lahbabi décrit le même tableau mais inversé. C'est un jeune enfant muet qui se déplace avec son grand-père. Ils font les poubelles tous les matins et passent devant la demeure du narrateur. La littérature est un miroir inversé de la vie. Elle magnifie, ré-enchante les situations les plus mélancoliques. Elle fait de l'existence, aussi douloureuse soit-elle, une œuvre d'art.

Dans La reine de l'oubli (La Cheminante, 2013), Lamia Berrada décrit le quotidien d'une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer, sans utiliser cette expression durant tout le roman. Elle préfère parler d'une personne qui a du mal à se souvenir des choses. La littérature, c'est écrire en sachant effacer les mots qui font mal. D'autres auteurs ont fait de personnes en situation de déficience ou d'incapacité les héros de leurs romans. Dans L'homme qui marche sur les fesses (seuil, 2013), Abdelhak Serhane évoque le personnage d'un cul-de-jatte qui s'en prend à un écrivain, en l'accusant de spolier la vie des miséreux marocains et d'en faire son fonds de commerce.

Dans Le bonheur conjugal (Gallimard, 2012), Tahar Ben Jelloun raconte l'histoire d'un peintre célèbre qui se retrouve dans un fauteuil roulant suite à une attaque cérébrale. Il se remémore les passages importants de sa vie, le déclin de son couple, ses infidélités et pense avoir retrouvé la rédemption avec Imane, la jeune infirmière qui s'occupe de lui et qui n'est pas insensible à ses charmes. Dans l'œuvre de Tahar Ben Jelloun, différentes formes de handicap apparaissent à de nombreuses reprises. Dans La nuit sacrée (Seuil, 1987), c'est une personne non voyante qui fait découvrir le plaisir sexuel à Zahra, née fille mais élevée en garçon par son père: "Il m'avait sculptée en statue de chair, désirée et désirante. Je n'étais plus un être de sable et de poussière à l'identité incertaine, s'effritant au moindre coup de vent. Je sentais se solidifier, se consolider chacun de mes membres. Je n'étais plus cet être de vent dont toute la peau n'était qu'un masque, une illusion faite pour tromper une société sans vergogne, basée sur l'hypocrisie, les mythes d'une religion détournée, vidée de sa spiritualité, un leurre fabriqué par un père obsédé par la honte qu'agite l'entourage". Le fait qu'il soit aveugle amène le consul à être plus sensible à la volupté des corps féminins et aux plaisirs qu'il peut leur donner.

Un personnage trisomique apparait également dans un autre roman de Tahar Ben Jelloun, Au pays (Gallimard, 2009), et rend compte des violences symboliques et physiques qui s'exercent sur les personnes à besoins spécifiques. La trisomie est évoquée dans les livres de Reem Laghrari Benmehrez Ordonnances et confidences, au comptoir de la pharmacienne (Croisée des Chemins, 2014) et de Jamal Berraoui, Yasmine (Balland, 2015).

Concernant ce dernier, même s'il ne s'agit pas d'un roman à proprement parler, il contient une dimension littéraire qui nous a beaucoup touché. L'auteur se livre corps et âme, restitue avec une sensibilité et une sincérité rare, les sentiments éprouvés à l'égard de sa fille. Il en est de même d'Oum Keltoum Dialmy Parole d'autiste et de Badreddine Aitlekhoui, Momo je m'appelle, autiste je suis. Lorsque nous avons rencontré ce dernier, il nous a expliqué le jeu de mot qu'il a souhaité faire avec son titre: "Le titre a cette dimension littéraire... Au lieu de dire 'Je m'appelle Momo et je suis autiste', j'ai mis 'Momo, je m'appelle, autiste je suis'... Je voulais montrer au lecteur la confusion mentale qui est parfois dans l'esprit d'un enfant autiste et par là faire saisir aussi l'humanité de ces personnes". La création littéraire se trouve aussi dans ces paroles, où la frontière entre la fiction et la réalité est troublée de l'intérieur par la puissance des mots.

Les représentations de l'autisme sont également présentes dans le roman de Rajae Benchemisi, Marrakech, lumière d'exil. Cette dernière montre, avec un regard très foucaldien, de quelle façon on enferme les "anormaux". Zahia, la petite fille autiste, est cloîtrée dans un hôpital psychiatrique. Les personnes en situation de handicap ne sont pas reconnues comme des citoyens à part entière. On peut les priver de leur liberté, indépendamment de leur volonté ou de celle de leurs proches. Bahia, la mère de Zahia, est une des femmes tatoueuses de la place Jamaâ Al Fna, qui n'a pas les moyens financiers de soigner sa fille chez elle.

Najat Dialmy (Amères tranches de vie, Rabatnet, 2012), Mamoun Lahbabi (La pénombre des masures, Afrique Orient, 2009), Naïma Lahbil Tagemouti (La liste, Le Fennec, 2014) ou bien Rachid Khaless Pour qu'Allah aime Loulou (Marsam, 2015) abordent cet aspect en évoquant la façon dont certaines déficiences ou incapacités sont vécues au sein des classes populaires. Ces représentations sont également présentes dans le roman d'Abdelhak Najib, Les territoires de Dieu (Les Infréquentables, 2014), notamment avec la figure mutilée du père qui revient chez lui après la guerre des sables de 1963. On les retrouve aussi dans La Blanche (La Cheminante, 2014) de Maï-Do Hamisultane, avec la femme-clown de Casa qui a perdu la raison après avoir été quittée par son amoureux, semblable en cela au personnage de Lol V. Stein forgé par Marguerite Duras.

Les représentations du handicap peuvent avoir une dimension politique, comme par exemple dans le roman de Mohamed Nedali Grâce à Jean de la Fontaine (Le Fennec, 2004) évoquant les séquelles laissées plusieurs années après par les tortures infligées aux étudiants marxistes de l'UNEM durant les années de plombs. Dans Nos jours aveugles (Antoinette Fouque, 2005), Nadia Chafik évoque les troubles mentaux dont souffre une jeune fille violée par un fqih, dont une société patriarcale a masqué les agissements.

Dans Le seigneur vous le rendra (Le Fennec, 2013) de Mahi Binebine, les représentations du handicap sont décrites dans toute leur ambivalence. Sur la place Jamaâ Al Fna, les malformations, réelles ou simulées, sont un moyen de gagner de l'argent. La figure de Petit Pain, un bébé loué par sa mère à des mendiantes de Marrakech et que l'on va par la suite empêcher de grandir, mais aussi de Mounia, une naine qui l'initie à la sexualité lors de son adolescence et l'aide à s'affranchir de la possessivité tyrannique de sa mère, sont des constructions esthétiques.

En mobilisant les représentations du handicap, elles permettent de parler de la violence des rapports de domination et d'assujettissement entre les êtres. Ces représentations font écho à celles décrites par Ahmed Bouanani dans son roman L'hôpital (Al Kalam, 1990) mais aussi de Mohamed Loakira dans La nuit des disgraciés (Marsam, 2015), où l'évocation de la maladie et du handicap sont des métaphores permettant de décrire une société qui ne va pas bien.

Certains auteurs ont retranscrit leurs propres expériences sous forme littéraire, comme Halima Ben Haddou, Aicha la rebelle (Jeunes Afrique, 1982). Il s'agit d'un des premiers romans parlant de manière désinhibée du handicap. On retrouve cela avec Driss Kadiri Song: l'histoire d'un globe-trotter handicapé qui a défié le monde à bicyclette (Kadiri, 1999), Abdellatif El Bayati La symphonie des nuits diaprées (Marsam, 2001), Khadija Serghini Saha ya gualbi (Ittifaq, 2016) ou Jad Benhamdane, Ma vie en marche (Afrique Orient, 2015). Ce dernier se sert de sa propre vie comme d'un matériau pour raconter une histoire de fiction, inventer des univers, restituer des visions enchantées du monde, notamment avec les filles. L'une des plus belles scènes du livre est le premier amour avec Leila: "Je me rappelle encore son sourire lorsqu'elle m'embrassa au bord des lèvres au moment de nous séparer. C'était un sourire 'à très vit'. Comment dans ces conditions imaginer me lamenter de mon sort?".

Si les discours des écrivains ne sont pas des discours de sociologues ou de philosophes, la spécificité de leur parole littéraire permet d'interroger sociologiquement et philosophiquement la question du handicap, en rompant avec les réductionnismes misérabilistes ou les conceptions strictement pathologiques des personnes à besoins spécifiques. La littérature décentre le regard, subvertit les représentations du monde communément admises et permet de saisir autrement la réalité "vécue" ou "imaginée" - nous n'opposerons d'ailleurs pas ces deux termes - des personnes en situation de handicap.

Lors du dernier salon du livre de Casablanca, à l'occasion des rencontres qui ont eu lieu sur le stand du Centre National des Droits Humains autour de la thématique du handicap, un certain nombre d'écrivains cités dans notre chronique sont venus parler des personnages atteints de déficience et d'incapacité qui figurent dans leurs ouvrages. Espérons que le salon du livre de Paris 2017, où le Maroc sera le pays invité d'honneur, prendra exemple sur l'expérience marocaine et saura donner à toutes les voix et à toutes les expressions littéraires la visibilité qu'elles méritent.

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