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Egypte: Vers un remake algérien

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J'ai vécu en Algérie, pendant les années 1988-92, le scénario du changement politique avec des militaires jouant le jeu des élections, puis l'interrompant quand il s'avéra que les islamistes allaient avoir plus des deux tiers du Parlement, ce qui les autorisait à modifier la Constitution (''Algérie, République islamique'') sans même un référendum.

Aussi ai-je eu dès le début de l'année 2011 l'impression de vivre un remake, à quelques nuances près. J'avais donc prévu qu'après les révoltes, les islamistes prendraient le pouvoir partout où il y aurait des élections au suffrage universel, ce qui eut lieu en Tunisie et en Egypte.

Puis, dans Révolution démocratique dans le Monde arabe... Ah si c'était vrai, j'écrivis que ce changement que d'aucuns appellent imprudemment ''révolution'', n'avait été possible que parce que les militaires l'avaient bien voulu, qu'elle n'était donc pas ''spontanée'', mais la conséquence d'une sorte de deal entre les militaires, les islamistes... et les États-Unis en superviseurs. Deal qui pourrait être rompu si les lignes rouges des accords secrets, tacites ou formalisés, entre ces trois forces, venaient à ne plus être respectées. C'est apparemment ce qui vient de se passer.

La seule différence peut-être c'est que la gauche et les démocrates européens, comme les Américains, après avoir crié au coup d'Etat en 1992, tirèrent à boulets rouges sur l'armée algérienne, et qualifièrent les démocrates algériens ciblés et assassinés par les islamistes de ''suppôts du pouvoir militaire'', tandis qu'aujourd'hui on se contente''de prendre acte'' du coup de force, d'attendre le résultat de ''nouvelles élections'' et de se pâmer devant le retour ''du peuple''
.
Ces futures élections, à moins d'être truquées, devraient pourtant donner les mêmes résultats, car dans l'ensemble du monde arabe et musulman, il est incontestable que la première force politique est celle des Frères musulmans, quelles que soient les appellations locales, la seconde étant celles des nationalistes, certes usée par le pouvoir, mais avec toujours de réelles capacités de mobilisation, façade politique en vérité de l'armée, c'est-à-dire d'abord de son service d'espionnage, réel détenteur du pouvoir.

De fait, et à moins de prendre ses désirs pour la réalité, la question démocratique n'est pas une question à l'ordre du jour dans cette partie du monde. Quelles que soient les configurations politiques, avec des pouvoirs militaires s'appuyant sur le nationalisme (Algérie) ou sur l'islamisme (Iran) ou avec des compromis divers entre ces deux modèles (Turquie), la résultante ne saurait être ''démocratique''. Pour une simple raison: ni le programme des militaires, ni celui des nationalistes, et encore moins celui des islamistes ne peut bénéficier de cette appellation.

''Les forces démocratiques'' d'ailleurs non plus! Ces forces, hormis le fait qu'elles sont dramatiquement squelettiques (que les journalistes et les ''experts'' arrêtent de laisser croire que sur la Place Tahrir, il n'y avait que des démocrates, car alors c'est à des démocrates violeurs que l'on aurait eu affaire) ont été façonnées par des courants de pensée qui n'ont rien de ''démocratique'': du panarabisme du premier grand chef palestinien Amin El Husseini (frère musulman et également nazi), au nassérisme; du baâthisme laïc syrien et irakien, au communisme arabe... Aucun de ces trois grands courants n'avait jamais juré sur les Droits de l'Homme! Et même le leader tunisien des Droits de l'Homme Marzourki, une fois placé à la tête de l'Etat par les islamistes, sans doute pour respecter ''la ligne de route américaine'', semble, depuis, les avoir oubliés.

Dans mon dernier livre Le Monde arabe face à ses démons. Nationalisme. Islam. Juifs', j'énonce une lapalissade: il ne saurait y avoir de ''Révolution démocratique'' dans le monde arabe, tant que n'arrivera pas à se forger, puis à émerger, puis à se maintenir, une pensée démocratique au sens universel du terme. Or pour l'instant dans tout le monde arabe et musulman, trois obstacles de taille font obstacle à sa naissance. Ils façonnent ce que j'appelle ''des unanimismes'', sortes d'écran qui empêchent tout débat, donc toute pensée, et qui agrègent toutes les forces sociales, y compris celles qui se réclament de la démocratie, par le miracle de la bouc-émissairisation excluant toute brebis galeuse qui cherche à comprendre (par le meurtre, l'exil, la marginalisation, ou l'autocensure).
Nationalisme, Islam, Juifs, ces matrices essentielles de la pensée du monde arabe et musulman, fonctionnent comme de véritables tabous. Aussi, sont-ils rares les courageux qui osent déconstruire les mythes nationalistes ou les dogmes de l'islam du Prophète (à laquelle l'islamisme s'identifie totalement), lequel, comme le disait l'islamologue algérien Arkoun, a subi ''une clôture dogmatique'' depuis le 9e siècle... Quand à ceux qui oseraient affronter la pensée antijuive -dans un monde, rappelons-le, où les best-sellers de l'édition sont ''Mein Kampf'' et ''Les Protocoles des Sages de Sion'', et où l'on continue à accuser les juifs, quasi quotidiennement, de crimes d'enfants pour faire de la galette de Pâques- il n'y en a quasiment pas. Plus encore que pour le nationalisme ou l'islam, ils mettraient en péril leur propre vie et celle de leurs familles.

Ce travail sur l'herméneutique qui seul aura une chance de modifier en profondeur les mentalités et de modeler une nouvelle pensée démocratique nécessiterait, dès à présent, que s'ouvrent de grands chantiers intellectuels, ce qui prendra selon moi des siècles: l'Egyptien Gamel El Banna, frère du fondateur des Freres Musulmans, censuré à près de 90 ans par El Azhar, n'a-t-il pas dit que le monde musulman a quatre siècles de retard sur la modernité?

D'ici là, il faut juste espérer que ceux qui se revendiquent de la démocratie, dans toutes ses significations, arrivent à se faufiler au travers des fissures des configurations politiques à venir qui seront toutes et pour longtemps, à des degrés divers, des configurations autoritaires, et ce quels que soient les noms des présidents.

Quant aux forces démocratiques européennes et américaines, il vaudrait mieux qu'elles ne resombrent pas dans le même délire du ''printemps arabe'' mâtiné de jasmin. L'Egypte est riche d'une intelligentsia à nulle autre comparable dans le monde arabe et la meilleure façon d'aider les démocrates égyptiens, qui heureusement existent, est de dire la réalité. Non de la travestir par ses propres fantasmes orientalistes.

Révolution démocratique dans le Monde arabe... Ah si c'était vrai (Armand Colin. 2012)

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Le Monde arabe face à ses démons. Nationalisme. Islam. Juifs. (Armand Colin. 2013)

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