Jean Marcou

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La Turquie, entre épurations et élections

Publication: 18/02/2014 10h24

Le 5 février dernier, le gouvernement turc a fait adopter par le parlement une loi règlementant l'usage d'Internet, qui a provoqué de vives réactions tant au niveau national qu'international. Le texte donne en effet la possibilité à la TİB, l'autorité de régulation des télécommunications de bloquer l'accès de sites jugés indésirables en l'espace de 4 heures (donc avant qu'une juridiction ait pu se prononcer sur la réalité d'un délit) et d'accéder aux données personnelles des internautes (alors même que le gouvernement s'était engagé antérieurement à protéger l'intimité de ces derniers).

Noyé dans un ensemble de dispositions classiques protégeant les mineurs, la famille ou la vie privée, ces mesures ne trompent personne. Elles s'inscrivent en Turquie dans une histoire déjà longue où Internet a régulièrement rencontré des problèmes, de nombreux sites ayant été frappés d'interdiction (y compris une plateforme comme YouTube, en 2009-2010). Mais surtout, elles interviennent dans le contexte tendu qui a suivi le séisme politique du 17 décembre 2013.

Pour aller plus loin: la 6e édition du Festival de géopolitique et de géoéconomie de Grenoble se tiendra du 3 au 6 avril 2014.

Découlant de la révélation d'une série d'affaires de corruption, cet événement a vu des procureurs ordonner l'arrestation d'une cinquantaine de personnalités, dont 3 fils de ministres. Pris de court, le gouvernement a néanmoins vite réagi en remaniant le commandement de la police d'Istanbul et en empêchant les policiers de procéder à de nouvelles arrestations. Toutefois, loin de se contenter de colmater la brèche ouverte, il s'est aussi lancé dans une reprise en main de grande ampleur, en procédant à une épuration sans précédent de la police. En l'espace de quelques semaines plus des 6000 cadres de celle-ci ont été réaffectés, non seulement à Istanbul et Ankara, mais aussi dans la plupart des grandes villes turques. Des mouvements inhabituels ont été observés par ailleurs au sein des administrations des ministères finances et de l'éducation, tandis que l'exécutif dessaisissait progressivement les procureurs chargés de dossiers sensibles. Grâce à cette contre-offensive qui a surpris par sa brutalité, le premier ministre est probablement parvenu à éviter de nouvelles arrestations susceptibles d'affecter des personnes encore plus en vue, dont son propre fils.

Ce grand "nettoyage" s'accompagne d'une restructuration de l'appareil judiciaire, qui porte atteinte à la séparation des pouvoirs. Dès le début du mois de janvier, le gouvernement s'est attelé à une réforme du HSYK, le haut conseil des juges et des procureurs, afin de mieux contrôler la carrière et les affectations des magistrats. Jadis considérée comme l'une des places fortes de l'establishment kémaliste, cette institution est désormais perçue par le pouvoir comme le repère de "l'Etat parallèle", terme convenu qui désigne dans la bouche des responsables officiels le mouvement de Fethullah Gülen, qui serait derrière l'affaire du 17 décembre, ayant en particulier noyauté la police et la justice au cours des dernière années. Sur sa lancée, le gouvernement est en train de supprimer les cours et les procédures judiciaires spéciales qui, à l'occasion des grands procès pour complot (Ergenekon, Balyoz...), l'ont aidé à en finir avec l'armée, en emprisonnant un grand nombre de généraux actifs ou retraités. Ce texte veut en fait mettre un terme au règne de ces procureurs tout puissants (dont beaucoup sont proches du mouvement Gülen) qui ont décapité l'establishment kémaliste et qui, enhardis par leur succès, constituent désormais une menace pour le gouvernement. On a donc l'impression d'assister à un tournant: le parti au pouvoir, qui a mis l'armée au pas, fait désormais le ménage dans ses propres rangs.

Ces événements s'inscrivent, quoi qu'il en soit, dans une rigidification rampante du système, souvent observée au cours des trois dernières années. Victimes des procureurs dans le cadre des affaires de complot (Ergenekon notamment), les journalistes en particulier ont payé cher leurs audaces, au cours de l'été dernier, pendant événements de Gezi, qui ont été suivis par une hécatombe d'éditorialistes de renom. Depuis l'affaire du 17 décembre, ce phénomène s'est poursuivi. La récente loi réglementant internet vise sans doute à garder la main sur la presse électronique où se sont reconvertis beaucoup d'exclus des quotidiens traditionnels. Là encore une reprise en main est en cours, car le gouvernement qui croyait en avoir fini avec la presse, en ayant fait reculer depuis 2008 le groupe médiatique d'opposition Doğan, est désormais confronté à l'hostilité du groupe Zaman, proche du mouvement Gülen.

Poussé à l'extrême depuis le 17 décembre, le conflit avec le mouvement Gülen et les dissensions internes qui ont suivi n'ont pourtant pas sérieusement entamés l'unité du parti. Certes, quelques démissions spectaculaires ont eu lieu, mais elles ont concernés des personnalités marginales de l'AKP. Le reste des cadres du parti a finalement bon gré mal gré serré les rangs, et certains "dissidents imprudents" des premiers jours sont même allés à Canossa depuis. Le parti au pouvoir a-t-il ainsi la voie libre pour bâtir un nouveau système de démocratie encadrée où un pluralisme de façade cohabitera avec un appareil judiciaire et policier maîtrisé, des médias domestiqués et une armée marginalisée ? Il faudra néanmoins qu'il sorte d'abord victorieux des échéances électorales de 2014, une entreprise d'autant plus risquée que les élections locales, qui doivent avoir lieu en mars, sont celles qui réussissent le moins bien au parti de Recep Tayyip Erdoğan, et que l'élection présidentielle au suffrage universel, qui se tiendra en août, sera une première, le chef de l'Etat ayant toujours été élu par le parlement en Turquie. Le résultat de la présidentielle pourrait en outre provoquer un changement institutionnel de taille, en faisant basculer un régime traditionnellement parlementaire dans une sorte de régime semi-présidentiel, notamment si une personnalité (trop) influente venait à être élue.

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