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Les 5 étapes qui ont conduit les Républicains à l'échec spectaculaire du Trumpcare

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OBAMACARE
CATLANE VIA GETTY IMAGES
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INTERNATIONAL - Cela faisait sept ans que l'on entendait les Républicains marteler un message unique: il faut abroger l'Obamacare. A la surprise générale, ils ont laissé passer leur chance cette nuit. Pourtant, les Républicains détiennent tous les pouvoirs à Washington: Chambre des représentants, Sénat, Maison-Blanche, ils ont la majorité partout. Cette abrogation était la mesure phare de la campagne, une promesse qui devait être tenue "dès le premier jour de mandat" par le nouveau président qui avait rajouté qu'il y aurait alors "une couverture de santé la plus formidable que le pays n'ait jamais connue".

C'était sans compter les divisions toujours très profondes dans ce parti: elles ont éclaté au grand jour, une fois encore, et les conservateurs ont échoué de façon retentissante.

Une éclaircie

Tout semblait pourtant être sur de bons rails: voici à peine trois jours, Donald Trump avait enregistré un vrai succès lorsque le Sénat avait voté l'ouverture du débat sur l'abrogation de la réforme mise en place par Barack Obama. Les querelles intestines semblaient enterrées; on pouvait aussi oublier à quel point il avait été difficile d'atteindre un consensus minimal à la Chambre des représentants en mars, après un premier échec cuisant fin février. Le président avait alors fait connaître sa satisfaction et avait multiplié les tweets pour encourager ses troupes au Sénat, comme il le faisait encore deux heures avant le vote: "Allez-y les sénateurs républicains, allez-y! On y est après sept ans d'attente. Donnez à l'Amérique une grande réforme du système de santé!"

Symbole de l'embellie politique, John McCain, qui venait d'apprendre qu'il est atteint d'une tumeur au cerveau, faisait son grand retour au Sénat, spécialement pour ce vote. Là-encore, Donald Trump a vu un alignement incroyable de planète et il a salué l'événement: "C'est tellement formidable que John McCain revienne pour voter. C'est un brave - un héros américain! Merci John". Peu importe s'il déclarait pendant sa campagne à propos du même McCain qu'il ne pouvait pas être considéré comme un héros puisqu'il avait passé la guerre du Vietnam dans une prison, capturé par l'ennemi. "Les héros ne sont pas en prison", avait alors dégainé Donald Trump.

Une réforme qui divise

Les Républicains ne sont pas tous d'accord sur les objectifs à atteindre dans une réforme de santé: Au delà du slogan qui consiste à prôner l'abrogation, certains vivent dans des Etats qui comptent une forte population de retraités. Or, supprimer l'obligation de s'assurer pour tous les Américains entrainera immanquablement une augmentation des primes pour les séniors, puisqu'ils sont de plus grands consommateurs en matière de santé et qu'il y aura moins de revenus à se partager pour les compagnies d'assurances. Certains calculs évoquent une augmentation qui pourrait aller jusqu'à 1.000 dollars par mois dans certains Etats. On comprend que certains élus ne peuvent pas assumer un tel résultat.

Toutefois, pour la grande majorité des élus républicains, il est plus important de rendre la liberté de choix à tous les Américains: la réforme de Barack Obama a instauré une obligation de s'assurer, sous peine d'amende. Cette obligation est culturellement insupportable pour beaucoup d'Américains, et elle explique la formidable opposition à cette réforme qui voulait mettre en place un système de réparation plus juste. Cela explique également pourquoi les électeurs ont brutalement changé d'avis à ce sujet: ils étaient 60% à vouloir la fin de ce système de santé au moment de l'élection, en novembre; ils sont exactement autant à vouloir le garder aujourd'hui.

Les sénateurs républicains ont entendu monter la plainte de ceux qui s'inquiètent: des milliers d'entre eux, y compris leurs propres électeurs, l'ont fait savoir en envahissant leurs permanences ou en manifestant très bruyamment dans les réunions publiques. On ne compte plus les témoignages livrés à des journalistes de personnes qui ont des problèmes de santé sérieux et qui font connaître leur inquiétude face à un avenir incertain.

Une réforme a minima

La tâche qui attendait les sénateurs semblait très compliquée sur le papier: la simple abrogation de la réforme n'était plus envisageable, au grand dam des plus conservateurs, qui auraient aimé que le marché soit dérégulé totalement et que les compagnies d'assurances se livrent une vraie concurrence sur ce marché. C'est ainsi qu'ils voient les choses et c'est bien ce que combat le Parti démocrate. Mais cette proposition, qui a été la première examinée, a logiquement été rejetée mardi. Le lendemain, une réforme plus raisonnable a été mise au vote, repoussant de deux ans la date de l'abrogation, le temps de mettre sur pied un système acceptable par tous. Plusieurs sénateurs se sont offusqués que l'on puisse leur demander de voter "à l'aveugle", sans qu'il y ait un texte précis qui ait été travaillé. On peut les comprendre. Ce deuxième vote a donc été lui-aussi sans surprise et cela a été un deuxième échec ce mercredi.

Le troisième vote devait satisfaire le plus grand nombre au sein de la majorité: il libérait le marché, supprimait l'obligation de s'assurer et accordait de grandes déductions d'impôts à ceux qui s'assureraient quand même. Un réforme a minima, appelée "skinny repeal" en anglais, le mot skinny signifiant squelettique. Pourtant, là encore, les démocrates n'ont pas trouvé leur compte: plus de 18 millions de personnes allaient être condamnées à perdre une assurance santé et, surtout, ceux qui l'avaient déjà par le biais de leur entreprise couraient également le risque de la perdre. Ils ont donc voté massivement contre. Pas une voix n'a manqué dans leur rang.

Un échec spectaculaire

Très vite, aussi, on a compris que cette nuit serait particulière: des rumeurs ont couru que le vote serait très serré: Susan Collins et Lisa Murkowski, qui avaient toutes deux rejeté les deux premières propositions, allaient certainement faire de même encore une fois. Susan Collins est élue dans le Maine, très confortablement. Elle est ouvertement opposée au président, et ses électeurs ne lui en tiennent pas rigueur car dans cet Etat du nord, les gens sont très modérés politiquement. Lisa Murkowsky s'oppose également ouvertement à Donald Trump depuis des mois. Avec Susan Collins, elles sont les seules à avoir voté contre la confirmation de Betsy DeVos au ministère de l'Education. Donald Trump s'en est pris violemment à elle dans un tweet qui a été largement commenté: contrairement à Susan Collins, ses électeurs ne sont pas aussi modérés qu'elle.

La tension est cependant venue d'ailleurs: une rumeur s'est vite propagée que John McCain pourrait ne pas voter le texte. L'information était tellement incroyable que le vice-président des Etats-Unis, Mike Pence, est venu en personne dans l'hémicycle ce qui ne s'est jamais fait au moment d'un vote, pour tenter de convaincre les uns et les autres. On l'a alors vu longuement échanger avec l'élu de l'Arizona.

Mais cela n'a pas suffi: au moment du vote, John McCain s'est levé, s'est approché de la table et a baissé le pouce, en signe de désapprobation en articulant son "Nay", pour "Non".

Un séisme politique

On ne mesure pas encore tout à fait que les Républicains ont laissé passer une chance historique de pouvoir réformer le système de santé aux Etats-Unis: ce vote était possible sous un régime particulier, dit de "réconciliation", qui est une disposition budgétaire. Ce régime très particulier ne peut pas être réutilisé une deuxième fois. Or, il a un avantage irremplaçable puisqu'il permet de faire adopter un texte avec une majorité simple de 50 sénateurs. Quand on sait que les Républicains n'ont qu'une majorité de 52 sénateurs, on se demande bien comment ils pourront maintenant adopter une telle réforme avec le processus plus classique, qui exige un vote à une majorité de 60 sénateurs. C'est là une mission impossible.

Donald Trump n'a pas tardé à réagir, mais plus posément qu'on aurait pu le penser: en réalité, il a botté en touche, en prônant l'explosion du système actuel. Il a surtout pris soin de ne pas s'en prendre au "héros américain", John McCain, qui jouit d'une popularité extraordinaire, décuplée depuis l'annonce de sa maladie.

Le président a aussi compris que la partie va être plus difficile pour lui, dans son rapport déjà compliqué avec le Congrès: chacun de ces élus va pouvoir aller faire campagne l'année prochaine, pour ceux qui sont concernés, en expliquant qu'il a fait ce qu'il a pu et qu'on peut le vérifier par son vote. Donald Trump devra assumer seul cet échec. Il a martelé sur tous les tons qu'il était un grand négociateur et qu'il mettrait au pas le Congrès: cela n'a donc pas été le cas. Il reste que Donald Trump est passé maître dans l'art de désigner des coupables pour chacun des ratés qui sont enregistrés: les trois sénateurs qui ont voté contre le texte peuvent s'attendre à ce qu'un ouragan s'abattent sur eux. Cela sera-t-il suffisant aux yeux d'électeurs qui avaient fait de cette question une priorité absolue au moment de leur vote? Pas si sûr.

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