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Résultats du bac: L'école est devenue un véritable casino

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SCHOOL MOROCCO
Youssef Boudlal / Reuters
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SCOLARITÉ - Je suis surpris par le taux de réussite au baccalauréat au Maroc, qui ne dépasse pas les 50%. Cela nous amène à nous poser beaucoup de questions et celles qui me semblent essentielles sont les suivantes:
1- Qu'en est-il de la qualité de l'enseignement?
2- Qu'en est-il de la qualité du travail fourni par les élèves au fil de l'année?
3- Quelle est l'influence de la pression exercée par les parents sur leurs enfants pour avoir leur bac?
4- Comment se vit l'exigence d'avoir une moyenne de plus en plus élevée pour accéder aux grandes écoles et facultés de prestiges?
5- Quel est le but d'avoir le bac?

En tant que psychanalyste et à partir de mon expérience aussi bien avec les adolescents qu'avec les parents qui me consultent au sujet du travail scolaire, je suis en mesure de développer avec vous les quatre derniers points. Je n'ai pas les compétences nécessaires pour aborder la première question.

La problématique commence dès la petite enfance, où l'enfant est confronté directement à la réalité et nous ne lui laissons que peu d'espace où développer ses rêves ainsi que son imaginaire. J'ai d'ailleurs beaucoup de difficultés quand je travaille avec les enfants en thérapie car lorsque je fais appel à leur imaginaire, il s'avère être très déficient. Je suis aussi surpris, avec les adolescents que je reçois pour des difficultés scolaires, par l'absence de projection dans l'avenir: - "Quel métier veux-tu faire plus tard? - Je ne sais pas".

Leurs rêves et leur imaginaire ont été castrés très tôt, mais pourquoi? Selon mon analyse, les parents mettent tellement l'accent sur les résultats des contrôles et sur les notes, que leur seul but devient que l'enfant arrive à avoir des 17 et des 19/20. Sans cela, ils vont le brimer, le décourager et ancrer en lui l'échec: "avec tes 13 et 14, tu ne pourras jamais entrer dans de grandes écoles, tu n'arriveras à rien dans ta vie!".

Nous nous posons alors la question: qu'est-ce qui va motiver l'élève pour travailler et avoir de bonnes notes? Faire plaisir à ses parents qui s'investissent tant dans ses études? Ou bien réaliser ses rêves d'être ceci ou cela plus tard? Les parents castrent les rêves avec des propos du genre "ce n'est pas en rêvant d'être pilote que tu vas l'être, c'est plutôt avec des 18 et 19". La barre est très haute pour l'élève. Alors il va travailler sans rêve, sans motivation, il devient comme une machine de production qui doit transformer le désir des parents d'une part et les montagnes de cours d'autre part, en des 18 et des 19. Et s'il n'arrive pas à les produire, les parents sont mécontents de lui.

D'ailleurs tous me disent "mes parents ne voient en moi que les notes, si 'je suis' 18/20 ils me reconnaissent en tant que leur enfant et si 'je suis' 13/20 ils me renient et m'éjectent de la sphère de leur amour et de leur appréciation". L'élève brillant est devenu un signe de prestige pour les parents, comme avoir une belle maison, une belle voiture. L'enfant se rend compte rapidement qu'il n'est qu'un objet d'investissement.

Je reçois des enfants à l'école primaire qui ne se couchent pas avant 23h à cause des devoirs et des heures supplémentaires. Quelle énergie leur restera-t-il pour le baccalauréat? L'enfant ne vit plus son enfance, il doit travailler, il a des tonnes de devoirs et des cours de langues étrangères en plus des heures d'approfondissement le week-end. L'enfant finit par un "burn out" au baccalauréat. Les parents veulent faire de leur enfant ce qu'ils veulent qu'il soit et malheureusement, ils ne l'accompagnent pas pour qu'il se réalise et devienne ce qu'il veut être.

L'enfant se retrouve dans une sorte de dissonance cognitive, il avance à contre courant, il accomplit ce qu'il ne désire pas mais plutôt ce que les parents désirent. Les parents et l'école se sont éloignés de l'objectif essentiel, à savoir développer chez l'enfant "l'amour de la connaissance" et ce n'est que par cet amour qu'il pourra avancer et s'approprier ses études. Si nous observons bien les choses, les parents se sont beaucoup plus appropriés l'école que les enfants car ces derniers ne s'y rendent et ne travaillent que pour faire plaisir à leurs parents.

De surcroit, les parents culpabilisent leurs enfants: "nous travaillons jour et nuit, nous nous privons de beaucoup de choses pour payer ton école, tes heures supplémentaires, et tu n'es même pas capable de travailler et d'avoir des 18!". En plus de la culpabilité, les parents utilisent les menaces: "si tu continues comme ça avec ces 12 et 13, pourquoi allons nous continuer à gaspiller notre argent? L'an prochain nous t'inscrirons dans une école publique, au moins c'est gratuit". La culpabilité et la menace sont les moyens par excellence pour détruire la confiance en soi de l'enfant et le mettre en échec.

L'école est devenue comme un "casino", les enfants sont les "jetons", les parents sont "les joueurs" et les enseignants sont les "croupiers". Ainsi la probabilité de jackpot est de 50%. Alors, soit les parents sont des mauvais joueurs, soit les croupiers sont des robots soit le casino est un tricheur. Et dans ce contexte les jetons n'y sont pour rien, ils passent d'une main à une autre et ça leur est égal que les joueurs gagnent ou perdent puisqu'ils n'en tirent aucun bénéfice.

Maintenant, soit on ferme les casinos et on ouvre les écoles; on traite l'addiction des joueurs pour qu'ils redeviennent des parents accompagnateurs; on recycle les croupiers en enseignants; on redonne l'autonomie à nos rejetons... Soit on ne change rien et la probabilité de gain ne dépassera pas les 50%!

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