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Des épouses marocaines déguisées en "bonnes"

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SOCIÉTÉ - J'observe un phénomène douloureux et répandu dans toutes les couches sociales marocaines: celui de l'obligation de certains jeunes mariés de partager le domicile des parents de l'époux. Rapidement, la mariée devient durant la journée la "bonne à tout faire" de la belle-mère, appelée aussi "la3gouza", et durant la nuit, la "fille de joie" pour son mari.

Malgré tous les conflits engendrés par cette cohabitation depuis la nuit des temps et qui se transforme toujours en enfer quotidien ou en douloureux divorce, je vois que cette habitude sociale persiste encore et, à chaque fois, la famille concernée est persuadée qu'elle est différente des autres, comme si elle avait une baguette magique pour faire de cette cohabitation un paradis! Plusieurs cas de figure sont responsables de la mutation de la jeune mariée en une "bonne" et je citerai les cas les plus courants que j'observe dans ma pratique quotidienne.

1- Absence du mari et épouse "sous protectorat": C'est la situation où juste après le mariage, le mari s'absente pour des périodes allant de 3 mois à un an, pour des raisons professionnelles, c'est le cas par exemple des militaires ou des MRE. La jeune mariée est alors confiée aux parents du mari. En effet, certaines familles préfèrent que la mariée reste sous le contrôle de "la3gouza", garantissant la fidélité à son mari, se métamorphosant ainsi en "bonne" gratuite. Ainsi, quand j'interroge le mari sur ce phénomène, sa réponse est "iwa lwalida 3yana w khass liy3awnha", c'est-à-dire: "ma mère est fatiguée et elle a besoin de quelqu'un pour l'aider".

2- Mari fantôme et épouse "partagée": Nous avons aussi le cas de figure du fils "pourri-gâté", qui passe tout son temps dans l'oisiveté et les dépenses financières et dont les parents décident de le marier "bach ydir 3a9lou", pour l'assagir et le retenir de sa vie frivole. Le fils accepte pour faire plaisir à ses parents, éviter la confrontation et obtenir ce qu'il veut. Ainsi, il leur laisse le soin de choisir la mariée et d'organiser le mariage. Naturellement, les nouveaux mariés cohabitent avec les parents! Quelques semaines après le mariage, le fils gâté reprend ses anciennes habitudes en s'amusant toutes les nuits avec sa troupe en laissant son épouse seule. Lorsque les parents lui reprochent ce comportement, sa réponse automatique est "ntouma libritou", ("c'est votre choix et votre décision"). Ainsi, la mariée devient une épouse sous tutelle des beaux-parents et une "bonne" par obligation.

3- Mari malade et épouse "tutrice et soignante": Dans ce cas, le mari est malade ou bien souffre d'un handicap psychique, mental ou sexuel et son mariage est une décision de ses parents. Évidemment, la mariée cohabite avec eux. Le but de ce mariage est d'assurer une assistance et une tutelle au mari malade après le décès des parents. La mariée passe alors sa vie à jouer une pièce de théâtre, tantôt elle joue l'épouse devant les étrangers tantôt une tutrice ou une aide-soignante en fonction des situations, mais dans tous les cas, elle ne bénéficie pas de vie conjugale ou sexuelle dans ce ménage!

4- Mari effacé et "épouse proie": Souvent, il peut s'agir d'un mariage d'amour et les parents des deux partis sont consentants. Mais juste après les fiançailles, la maman oblige son fils à vivre avec elle après le mariage en promettant qu'elle ne s'ingèrera jamais dans leur vie conjugale. Effectivement, la belle-mère tient sa promesse au début du mariage, mais quelques mois après, elle commence à s'attaquer à sa "proie" (la jeune mariée) et lui fait vivre toutes les souffrances possibles en la traitant de bonne et d'esclave. Or, comme le fils est un mari effacé; il ferme ses yeux et offre son épouse "proie" à sa mère "chasseur". L'explication psychanalytique de ce phénomène est bien souvent que la belle-mère reproduit le même scénario qu'elle a vécu étant jeune mariée et se venge de sa propre belle-mère par le biais de sa belle-fille!

5- Mari "mardé lwalidine" ou obéissant et épouse "infirmière de maison de retraite": Lorsque les parents vieillissent et commencent à être infirmes, le fils décide de se marier pour que son épouse assiste ses parents. Au lieu de se charger lui-même de ce noble service, il se marie et transforme son épouse durant la journée en bonne, infirmière, cuisinière, machine à laver, pressing, aspirateur, serpillère, masseuse de hammam (pour la belle-mère), fabrique à enfants et éducatrice. Et durant la nuit, en source de satisfaction de ses besoins sexuels. De surcroît, cette épouse doit s'interdire d'être fatiguée ou mécontente, au contraire elle doit être joyeuse en tout instant avec son "bienveillant" mari!

Comment ce type de mariage esclavagiste, destructeur de notre société, bafouant la dignité de la femme peut-il être encore admis dans nos traditions marocaines? Comment peut-on parler de démocratie alors que ce phénomène social occupe encore beaucoup trop de maisons marocaines?

Nous devons protéger notre société en mettant en place une commission composée de spécialistes pour une étude profonde, une recherche sérieuse et une consultation obligatoire pour les futurs mariés, imposant des conditions garantissant la protection de la mariée de toutes ces formes de violences et d'"esclavagisme"! Comment pouvons-nous nous taire et justifier ce phénomène?

Et si nous réfléchissions à un programme scolaire, un module universitaire ou une formation sur le mariage, la vie conjugale et familiale que nous généraliserions à toutes les couches sociales afin d'éviter toutes ces problématiques prévisibles?

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