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Mourir en France quand on est musulman: le rapatriement des dépouilles au Maroc (deuxième partie)

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Dans leur grande majorité, les immigrés cotisent durant de longues années pour payer ce retour. Les modes d'organisation diffèrent quelque peu selon les nationalités. Le Maroc possède une solide organisation en la matière et les Marocains s'adressent à des banques marocaines installées en France et qui assurent, entre autres services, le rapatriement des corps vers le Maroc.

Pour les Tunisiens, c'est le consulat qui se charge de prendre en charge les rapatriements de ses ressortissants. En 1984, les Tunisiens ont rapatrié 363 corps et 450 en 1991, selon la croyance de l'islam populaire qui recommande "de rendre le corps" à son lieu de naissance. Le rapatriement est gratuit.

Pour les Algériens, il n'existe pas en revanche de prise en charge étatique des réseaux familiaux qui permettent à ces communautés de se prendre en charge. La tradition de rapatriements des corps prend ses sources chez les Kabyles depuis le début du siècle, date des premières migrations économiques.

Actuellement, financièrement, les parents assurent le rapatriement de leurs enfants. Toutefois, un débat est en cours au sein de certaines familles car les enfants ne souhaitent pas toujours être enterrés au pays d'origine de leurs parents. Les parents créent, en se faisant inhumer en France, une sorte de pays d'attachement pour leurs enfants, afin de leur transmettre un espace d'ancestralité. Ils assurent la rupture de la filiation avec le pays d'origine. Donc, celui qui inaugure le carré musulman prend une grande responsabilité: il débute une lignée, une histoire de famille. Choisir d'être enterré en France relève donc d'une lourde décision: celle de s'enraciner en France. C'est un peu le droit du sol qui s'est inversé. On peut parler ici d'une intégration par la mort.

L'émigré est certain que l'exil aura une fin un jour et qu'il sera au moins enterré dans sa terre natale et près de ses ancêtres, même s'il vit sa vieillesse en France. Ainsi Yassine Chaïb écrit que "malgré le fait que le rapatriement des dépouilles mortelles en Terre d'islam ne revêt aucun caractère obligatoire et orthodoxe, il est pratiqué presque systématiquement pour les communautés musulmanes maghrébines en France." (1).

Lorsqu'un immigré décède, le rapatriement de son corps pour l'inhumation, au pays d'origine, reste la règle. Car la mort n'était pas prévue dans le projet de migration. Les immigrés sont venus en France pour y travailler et retourner dans leur pays à l'âge de la retraite. Ainsi, mourir en France n'a pas été envisagé. Donc le rapatriement est un retour chez soi post mortem. Ce rapatriement posthume est une demande de reconnaissance de leur identité confessionnelle et c'est un geste de réconciliation avec elle. La rareté des carrés musulmans n'explique pas à elle seule ce retour post-mortem vers la terre des ancêtres.

Toute personne, toute communauté, dans le monde entier, connaît ce sentiment géographique, du choix du lieu de sépulture. Ce même sentiment peut être vécu par des personnes vivant dans une région mais souhaitant être enterrées dans une autre, car elles en sont originaires. C'est pourquoi, en situation d'immigration, lorsqu'il y a un décès, le rapatriement est la règle.

Les légistes musulmans classiques étaient réticents au transfert des morts d'une ville à l'autre. Ils ont estimé qu'un tel transfert porte atteinte à la dignité du mort en raison des manipulations. Ils ont même fixé les distances tolérées prenant en considération l'éloignement des cimetières du lieu de la mort.

Si le rapatriement du corps du musulman constitue un rejet du pays mécréant, l'enterrement
de ce musulman dans ce pays signifie une acceptation de ce pays et un enracinement.

L'essentiel des démarches que suppose le rapatriement repose sur une logique administrative orchestrée par les Pompes Funèbres (Musulmans ou non). Il s'agit d'obtenir l'ensemble des documents (émanant de l'hôpital, la police, la préfecture, le consulat, la mairie) autorisant la sortie du corps et son entrée dans un autre pays. Et en parallèle, les PFM aident à l'obtention des visas pour les membres de la famille accompagnant le corps. Dans les événements qui concourent au rapatriement, la dimension culturelle est dispersée. Elle se limite à la toilette du défunt suivie par la réalisation d'une prière mortuaire, qui rassemble au moins les membres de la famille, chez le défunt ou, plus rarement, à la mosquée. Une fois toutes les autorisations obtenues, le corps est mis dans un cercueil et emmené à l'aéroport. Dans l'avion, souvent, des parents accompagnent le défunt. Arrivées à l'aéroport, les familles échangent sur les causes du décès, tandis que le corps est, soit pris en charge par les Pompes Funèbres Musulmanes (PFM), soit par la famille du pays qui a loué une voiture spéciale. Le corps est emmené jusqu'au village, sorti du cercueil puis enterré; c'est la famille du pays d'origine qui organise généralement les obsèques.

Le prix d'un rapatriement varie selon le pays destinataire, les différences de tarifs se justifient par les prix pratiqués par les frets aériens, le poids du corps et du cercueil, plus les billets d'avion pour la famille et les frais d'organisation des obsèques sur place.

Les musulmans en France veulent des cimetières confessionnels, cette demande dévoile un désir profond d'intégration, une intégration par la mort. Ils veulent un traitement d'égalité dans leur pays devant la question de la mort. Sûrement la création de cimetières musulmans contribuerait ainsi à l'intégration de ces musulmans de France.

(1) Yassine Chaïb (2000). "L'émigré et la mort, la mort musulmane en France", Aix-en-Provence, Edisud

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