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Les chibanis marocains, ces oubliés de l'intégration française

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SOCIÉTÉ - La France vit actuellement une problématique du vieillissement des immigrés marocains, vivant seuls dans des conditions précaires dans les foyers de Sonacotra (Adoma) en France. A l'heure de la retraite, ils souffrent de l'isolement, de revenus précaires et de l'inadaptation du bâti aux conditions de vie des personnes âgées. Cette situation est devenue depuis peu un sujet de préoccupation du débat public dans ce pays.

Sonacotra est une société anonyme d'économie mixte sans but lucratif, entièrement contrôlée par l'Etat. Créée en1957 pour la construction et la gestion de foyers de travailleurs migrants ainsi que pour la résorption des bidonvilles, héberger les travailleurs célibataires et l'aménagement urbain, la Sonacotra, (Société nationale de construction de logements pour les travailleurs), "gère actuellement 400 résidences, soit environ 65.000 lits, ce qui représente la moitié de la clientèle des foyers de travailleurs migrants; l'autre moitié est gérée par l'UNAFO, (Union nationale des foyers), qui regroupe plusieurs associations de gestion de logements-foyers. Ce secteur représente aujourd'hui 3000 salariés et 140.000 lits répartis en 700 foyers dont 255 en Ile-de France." (Homolle, 1997). En 2007, elle change son nom et elle devient Adoma.

Résident provisoire par définition, l'immigré n'a à été logé que provisoirement; travailleur pauvre, il n'a à été logé que pauvrement. "Les foyers sont construits en fonction de l'image qu'on se fait des travailleurs immigrés." (Sayad, 1980).

Ils sont 200.000 travailleurs venus du Maghreb pendant les Trente Glorieuse à passer leurs vieux jours en France, dans la précarité. Mais si ces exilés passent plus de six mois hors de l'hexagone, ils perdent leur allocation vieillesse.

La question du vieillissement des immigrés en France

Depuis quelques années, le vieillissement des résidents a pris suffisamment d'ampleur pour qu'il devienne une préoccupation importante pour les gestionnaires et administrateurs de ces foyers. Le vieillissement des immigrés en France est un phénomène récent, très peu étudié.

Il est flagrant que cette vieillesse n'a pas été prise en compte dans ses dimensions sociales, humaines et urbaines, tout simplement parce que la présence concédée à l'immigré, ainsi que son existence, ont été entièrement assujetties aux seules nécessités du travail et acceptées, selon le principe-clé de la pensée bureaucratique, "en tant que de besoin". "A la problématique des pères en situation d'incertitude s'ajoute celle d'hommes qui vieillissent en France sans famille et sans projet de retour à la retraite." (Noiriel 1994).

En majeure partie d'origine marocaine et algérienne, ils ont plus de 65 ans et cumulent de nombreux handicaps comme l'isolement, la maladie, la faiblesse des ressources et le refus de regagner leur pays d'origine à la retraite. Vieillesse et immigration semblent contradictoires. L'immigration s'est toujours inscrite dans une logique provisoire: travail, logement, retour au pays.

Le vieillissement des "chibanis" dans les foyers: un phénomène méconnu et complexe

L'immigré maghrébin du foyer a immigré très jeune. Souvent célibataire, il a préféré laisser sa famille dans le pays d'origine. "Ce type de foyer-hôtel pour travailleurs migrants, habitat provisoire pour des gens provisoires" (Sayad 1980), représentait la solution d'hébergement la mieux adaptée aux besoins d'une population dont le séjour en France devait en principe, soit rester provisoire, soit se transformer en installation plus durable avec le regroupement familial, au cas où cela était nécessaire.

Le logement en foyer apparaît plus inadapté encore au logement d'une population vieillissante. La vieillesse des immigrés apparaît en effet comme un phénomène multiforme: mal reconnaissable, dans la mesure où les frontières du groupe "vieux travailleurs immigrés logés en foyer" sont particulièrement floues, et mal reconnu, car la logique de fonctionnement du foyer rend "illégitime" ce vieillissement.

Le vieillissement au sein du foyer est illégitime car le foyer a été créé pour des jeunes travailleurs, règle qui, en fait, n'est ni applicable ni appliquée. Cette illégitimité doit donc être prise en référence à la place du travail dans l'identité de la personne immigrée. Le travail est vraiment le repère identitaire, nous dirons la justification de leur présence en France.

Vieillir au foyer est donc une "marque d'échec" puisque "bien vieillir, quand on est résident d'un foyer, c'est pourvoir le quitter." (Buton 1992: 349-350). Le retour peut donc permettre de résoudre la double illégitimité du vieillissement: "vis-à-vis de la France qui a accepté les étrangers en tant que travailleurs, et vis-à-vis du pays d'origine parce que le renoncement au retour est vécu comme une trahison." (Noiriel 1992: 4). Le retour dans le pays d'origine est presque impossible chez les chibanis, le retour éternel pour eux sera un retour du corps.

En plus, Il n'existe aucune statistique fiable analysant ce phénomène. Seule la plus grande des organisations, la Sonacotra, peut présenter des éléments limités sur l'ancienneté des résultats. A l'heure actuelle, ils sont des milliers d'âge différents qui vivent dans des foyers, la plupart ne veulent plus rentrer au Maroc, pour des raisons de santé ou de famille.

Les travailleurs immigrés âgés présentent une fragilisation physique qui augmente rapidement avec l'âge. Cela est lié à d'autres problèmes comme le logement, les bas salaires, ainsi que la solitude, le retour et la fin de la vie active. Ils ont une santé précaire. Ils connaissent un vieillissement prématuré et une usure physique liée à leur parcours professionnel et aux conditions de vie. Ils sont oubliés dans les politiques et les prévisions générales, tant celles de la France que celles des pays d'origine. Ces immigrés sont aussi les oubliés de l'intégration et de la république française.

Aujourd'hui, ces foyers n'apparaissent pas adaptés aux besoins de la population immigrée vieillissante. Ils sont des lieux d'isolement éloignés, car "le logement en foyer isole les résidents les uns des autres, à l'intérieur même du foyer, et les isole des autres immigrés, plus qu'il ne contribue à les rapprocher et à les unir." (Sayad 1991).

Certains retraités optent pour la navette entre les deux pays. Parce qu'ils ont vécu plus de temps en France, ils se sentent mieux ici. Ils sont inscrits obligatoirement dans l'aller-retour entre le pays d'origine et la France.

Conditions de vie précaires, souffrance psychique et isolement dans le foyer

Les conditions de logements de ces vieux émigrés dans les deux foyers ne sont pas adaptées pour eux. Mais ils remercient Dieu d'avoir cet espace de 7,5m2. Le logement des vieux immigrés reste souvent sévèrement marqué par l'inconfort, l'ancienneté et l'insalubrité. Ce type de logement est globalement dévalorisé, mal adapté au vieillissement. Les résidents critiquent fortement les conditions de vie (insalubrité, hygiène, nuisances, isolement, etc.). Plus encore, il semble que cet espace soit rarement vécu positivement: l'image de la "tombe" est parfois employée pour décrire la chambre.

La vie en foyer pour les immigrés marocains est une vie de solitude et de cohabitation, ils ne sont pas solidaires entre eux. Hommes seuls, sacrifiés, loin de leur famille ils présentent souvent un mauvais état psychique et psychologique. La solidarité qui présidait dans les premiers temps de l'immigration a fondu avec les premières difficultés économiques. La vie sexuelle coûte cher pour les résidents. La femme pour eux représente un obstacle insurmontable.

Toute leur vie, ils l'auront passée à se justifier et à se donner quelques alibis pour croire que tout ce parcours en France n'aura pas été vain, n'aura pas été totalement un échec. Ces gens n'ont pas un soutien psychologique, ils ne sont pas accompagnés.

Des retraités fortement appauvris

L'immigré croyait que la retraite était l'aboutissement d'un itinéraire professionnel, il découvre qu'elle n'est en fait que le début d'une nouvelle vie et ses propres contradictions. Ils sont doublement en rupture: dans une société d'accueil où ils sont transparents, et dans leur pays d'origine où ils sont en décalage.

Il va donc leur falloir être présent en France et absent du Maroc, et ce de manière différente. Il leur faudra d'autres alibis, construire de la cohérence ici et là-bas, donner du sens à une double présence et une double absence. Le travail ayant fait voler en éclats le principal alibi de celles-ci.

Les retraites sont très précaires en raison de salaires très bas et de leur carrière professionnelle précaire, de la mauvaise couverture en matière de retraite complémentaire, de la difficulté à retrouver tous les justificatifs. Ce sont des immigrés qui ont cotisé moins longtemps que les autres salariés et perçu des rémunérations moyennes moins élevées, deux modalités qui expliquent la faiblesse de leurs pensions. Leur retraite est souvent très faible.

Le va-et-vient de ces personnes entre le pays d'origine et la France nécessite des justifications, telles un bail de location, des quittances d'électricité ou de gaz pour percevoir l'allocation supplémentaire. Ces prestations peuvent être ainsi suspendues pour des périodes importantes. La vieillesse des immigrés en France soulève également des dysfonctionnements juridiques dans l'accès à certaines prestations d'aide généralement consenties aux personnes âgées. C'est une population souvent illettrée, très démunie face à la complexité administrative, d'où son incapacité à faire valoir ses droits.

Ils n'arrivent pas à choisir entre rentrer définitivement au Maroc ou rester en France. Les conséquences de ce non-choix conduisent les retraités immigrés à vivre une vie nomade, un pied de chaque côté de la Méditerranée, dans un incessant va-et-vient entre ici et là-bas. C'est le modèle dominant des pratiques de mobilité géographique dans les foyers.

L'étape du passage à la retraite est vécue par les résidents retraités qui vivent dans ces foyers comme une étape qui fragilise leur personnalité. Cette dévalorisation serait difficile à vivre du fait de la mise à l'écart, de la séparation.

Au moins, tant qu'il était actif, l'immigré en foyer avait le sentiment d'un rôle social, d'une utilité. Avec la retraite, cette légitimité disparaît, comme a eu tendance à s'effacer aussi celle du père. Leur retraite est finalement à l'image de leur carrière professionnelle: précaire. Symboliquement, la fin de l'activité est une période de perte de repères.

Pour ces immigrés âgés, la retraite, c'est aussi la confrontation avec la complexité administrative d'autant plus grande que la plupart ne lisent pas le français. Ils n'ont pas conservé les attestations de leurs multiples employeurs. Les obstacles sont divers: manque d'information, nécessité de justifier des périodes de travail, difficultés à s'adresser au bon organisme et à bien comprendre les documents administratifs. Il s'agit d'une véritable assignation à résidence pour ces personnes, qui sont dans l'obligation de respecter des quotas de temps de résidence pour le maintien de leurs acquis sociaux pour lesquels ils ont cotisé toute une vie.

Il y a une multiplication des contrôles par des organismes à l'encontre des chibanis pour vérifier si ces quotas de temps de présence en France sont remplis, et de couper les prestations à celles et ceux qui auraient eu le malheur de prolonger un peu trop leur séjour dans le pays d'origine, aggravant dès lors leur situation de précarité. Ils ont vécu une alternance de période de chômage et d'activité. Leur pension est souvent peu élevée.

Finir une vie décente: une illusion

La problématique des immigrés âgés est loin de trouver une issue heureuse. C'est vrai qu'il y a une prise de conscience des institutions en charge des immigrés. Mais il faut des actions pour aider cette population à vivre dignement.

La perte de l'habitude de la vie dans le pays d'origine et l'accès aux soins encouragent les immigrés âgés à rester dans le pays d'accueil, ils vivent toujours avec le mythe du retour, dans l'illusion de finir un projet. Ils vont finir leurs jours en France.

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