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Bacille de Nicolaïer: une histoire de femmes froides et humides

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L'histoire du tétanos

Ce serait Hippocrate qui donna le nom «tétanos» à la maladie. En grec, ce mot signifie: crampe, spasme.

L'illustre médecin distinguait deux formes principales de tétanos. Si le corps s'arquait vers l'avant, il parlait d'emprosthotonos, et si la flexion avait lieu vers l'arrière, d'opisthotonos. Quelques siècles plus tard, Arétée de Cappadoce décrit ainsi la maladie: «Les Spasmes ; ou affections tétaniques, sont très douloureux, tuent promptement et se guérissent difficilement. C'est une affection particulière des muscles et des tendons des mâchoires ; et de là, le mal se communique à tout le reste du corps, car tout dans le système sympathise avec les principes. [NDA: Pour Arétée, il existe deux principes qui résident dans le cerveau: le mouvement et le sentiment d'où tous les nerfs tirent leur origine.] (...) Ces affections peuvent être produites par une infinité de causes, car elles arrivent souvent après les plaies, quand il y eu une membrane ou des nerfs ou des muscles piqués, et les malades périssent alors presque toujours, car toute convulsion à la suite d'une blessure est mortelle ; une fausse couche peut aussi y donner lieu, et rarement la femme se rétablit. (...) Les femmes, parce qu'elles sont d'une constitution froide, y sont, à la vérité, plus sujettes que les hommes, mais comme elles sont en même temps plus humides, elles se rétablissent plus facilement». (Arétée (de Cappadoce), Traité des signes, des causes et de la cure des maladies aiguës et chroniques, traduit du grec par M.L. Renaud MD., Ed Lagny, libraire, Paris, 1834. P.: 7-8).

Quant aux cures pour tenter de sauver la personne atteinte de tétanos, elles ne devaient pas très souvent s'avérer efficaces.

Arétée écrivait: «Pour ce qui est des cures, il n'y a aucun temps à perdre. S'il arrive donc que le tétanos survienne, soit qu'il ait pour cause le refroidissement, ou qu'il arrive sans cause évidente, ou bien qu'il soit la suite d'une blessure, d'une fausse couche, on ouvrira la veine située au pli du coude, mais on aura soin en faisant la ligature de ne point trop serrer le bras, et de faire l'incision avec beaucoup de souplesse et de dextérité, de peur d'exciter des convulsions. On tirera le sang d'une seule fois, on aura néanmoins la précaution de ne pas pousser la saignée au point d'occasionner la syncope et le refroidissement des extrémités». (Arétée (de Cappadoce, Traité des signes, des causes et de la cure des maladies aiguës et chroniques, traduit du grec par M.L. Renaud MD., Ed Lagny, libraire, Paris, 1834. P.: 269).

Il est tout de même intéressant de constater l'étendue des connaissances médicales de cette époque. Nous sommes ici au premier siècle de notre ère et déjà des notions comme nerfs moteurs et nerfs sensitifs sont décrites. Déjà aussi, diverses causes semblent s'annoncer comme les blessures et les fausses couches. Quant à la saignée comme cure, il ne faut pas trop s'en surprendre. D'une part, elle constituait une espèce de panacée universelle et par ailleurs, on peut légitimement penser que nos ancêtres avaient remarqué que lorsqu'une blessure saignait plus ou moins abondamment, le tétanos survenait moins souvent, donc faire saigner pourrait peut-être éliminer le mal qui causait le tétanos.

L'ère moderne

Ce n'est qu'en 1854 qu'un obstétricien anglais, Sir James Young Simpson (1811-1870), reprendra cette idée que le tétanos soit dû à des blessures. Mais cet obstétricien connut la célébrité pour une toute autre raison. Il fut le premier à utiliser le chloroforme pour aider les femmes durant l'accouchement.

Boudé pendant un certain temps puisque l'enseignement religieux déclarait que la femme devait accoucher dans la douleur suite au péché d'Ève au paradis terrestre, son idée prit enfin du galon lorsqu'en 1853, le docteur John Snow utilisa le chloroforme pour aider la reine Victoria lors de la naissance de Leopold. La reine fut tellement impressionnée qu'elle l'utilisa à nouveau pour la naissance de son neuvième et dernier enfant en 1857.

Du milieu des années 1850 aux années 1950, plusieurs grands noms de la science ont travaillé sur le tétanos. Ainsi Arthur Nicolaïer, ce grand médecin d'origine juive, fut le premier à observer au microscope le bacille du tétanos en 1884. L'année suivante, il en fit sa thèse de doctorat qu'il publia dans le Deutsche Medizinische Wochenschrift, thèse qu'il intitula: Contributions à l'étiologie du tétanos. Il se suicida en 1942 lorsqu'il apprit qu'il devait être arrêté et transporté dans un camp de concentration allemand.

Le premier à réussir la culture du Clostridium tetani fut un bactériologiste japonais, le docteur Shibasaburo Kitasato (1853-1931), venu travailler à Berlin avec Emil Adolph von Behring. Le tandem démontre en 1890 l'efficacité des antitoxines contre le tétanos et la diphtérie. Ils ont été les premiers à mettre en lumière l'activité des anticorps contre la diphtérie et le tétanos ouvrant la porte aux recherches sur les anticorps monoclonaux. Von Behring reçut le prix Nobel de médecine et de physiologie pour sa découverte en 1901. (Jacques Beaulieu, L'ingénierie cellulaire à l'œuvre : Les anticorps monoclonaux, L'actualité médicale, 9 novembre 2011, p. 118). Ces découvertes permirent, dès 1897, des productions de sérum de manière intensive.

En 1924, Pierre Descombey avec l'aide du vétérinaire français Gaston Ramon produit avec succès le premier vaccin à base de l'anatoxine tétanique à des animaux domestiques. Puis avec l'aide de Christian Zoeller (1888-1934), il met au point le vaccin destiné aux êtres humains. Le professeur Zoeller avec son coéquipier Gaston Ramon ont découvert qu'ils pouvaient affaiblir avec du formaldéhyde la toxine du Clostridium tetani suffisamment pour qu'elle ne soit plus dangereuse pour l'homme tout en demeurant assez puissante pour provoquer une réaction immunitaire. Finalement, c'est en 1948 que la composition chimique de la toxine a été découverte en en 1959, le site récepteur dans le tissu nerveux.

Un siècle de découverte qui a changé l'histoire de la maladie

Ce siècle s'étalant de 1850 à 1950, a donc permis de pratiquement éliminer dans les pays industrialisé les décès dus au tétanos. Par contre dans les zones rurales d'Afrique, le taux de mortalité du tétanos néonatal peut encore atteindre de nos jours les 90 %!

Pour cette raison d'ailleurs, l'Unicef, des partenaires commerciaux et d'autres organisations caritatives ont uni leurs efforts pour lancer des campagnes de levées de fonds pour vacciner ces populations vulnérables. «En 7 ans, des progrès considérables ont été accomplis depuis 300 millions de vaccins ont déjà pu être collectés, permettant de protéger 100 millions de mamans et leurs bébés», a annoncé l'Unicef.

Clostridium tetani: une bactérie à la couenne dure

Il faut dire que le bacille a la vie dure. Cette bactérie peut en effet survivre sous forme de spores pendant des années tout en résistant à la chaleur, à la dessiccation et aux désinfectants. Ces spores peuvent être présentes dans les sols, la poussière, sur les plantes et sur les objets rouillés. On peut aussi en trouver dans les selles animales et dans certains cas, dans les selles humaines. Elles peuvent alors pénétrer dans l'organisme par une plaie et y survivre des mois et même des années en attendant une condition optimale pour se multiplier.

La lutte contre les microorganismes ne sera donc jamais totalement gagnée.

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