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Il était une fois la maladie: la peur bleue du choléra, un fléau du passé qui pourrait bien revenir

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CHOLERA
Andres Martinez Casares / Reuters
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En 1832, Paris comptait un peu plus d'un demi-million d'habitants. Voici ce qu'écrivait alors Anaïs Bazin, un historien et homme de lettres français au sujet de l'épidémie de choléra qui venait tout juste de se résorber : « À la fin, moyennant un tribut de treize mille morts, nous pouvons nous en croire quittes, respirer quelque temps, et nous dire avec un faible espoir de répit : Voici encore un fléau du passé; à qui le tour maintenant? »

Le choléra : des origines inconnues

On retrouve dans les écrits d'Hippocrate (460-377 av J.-C.) le terme Cholèrè ainsi que dans ceux de Galien (129-216 ap J.-C.). Mais il demeure encore douteux qu'il s'agisse du choléra tel que nous le connaissons. Il semble cependant qu'une maladie proche de celle-ci se soit manifestée dans les plaines du Gange dès l'Antiquité.

Mais, en Europe, ce n'est qu'au début du 19e siècle que la maladie s'est fait connaitre. Elle portait alors le nom populaire de : trousse-galant puisqu'elle obligeait le jeune homme (le galant) à remonter souvent son pantalon.

L'arrivée du choléra en Europe représenta un défi de taille. Ce que les médecins connaissaient alors sous l'appellation choléra dérivée de la Grèce antique n'avait que peu à voir avec la maladie qui se présentait. Il s'agissait bien de diarrhées et de nausées, mais là s'arrêtaient les similitudes. On décida donc de classer le choléra en quatre formes distinctes : le choléra bénin (aussi appelé cholérine bénigne ou encore choléra nostras), le choléra franc facilement guérissable, le choléra ataxique, souvent fatal et le choléra foudroyant toujours mortel.

Quant aux causes de la maladie, elles mirent bien du temps à être éclaircies, ainsi que les traitements dont on peut lire ici un exemple, tiré du livre du docteur De Block, Le choléra morbus, publié en 1849 (le docteur De Block fut professeur à la faculté de médecine de l'Université de Gand).

« On prémunira les classes aisées contre les excès de table, qui conduisent si directement au choléra. On ne peut négliger l'usage de la flanelle, portée sur la peau; on se préservera ainsi du froid et des brusques changements de température.

Le grand moyen d'éviter le mal, c'est de ne pas le craindre. Les idées religieuses et un noble dévouement inspirent à l'âme une quiétude et une tranquillité, qui élève au-dessus de la terreur, et sauve des atteintes du fléau.

Nous recommandons, en terminant, aux personnes qui doivent approcher des cholériques et se trouver en contact avec eux, de se munir d'un morceau de camphre. Déjà en 1832, on a constaté l'heureux effet de ce moyen préservatif. »

Une recherche des causes

Entre 1820 et 1884, plusieurs théories s'affronteront, souvent dictées par la nécessité du commerce international. Un haut fonctionnaire français, Alexandre Moreau de Jonnès, militaire et aventurier, avait émis dès 1820 l'hypothèse que le choléra était une maladie hautement contagieuse. Fruit de ses observations en Inde et au Moyen-Orient, il remit son rapport au conseil supérieur de santé sur le choléra morbus pestilentiel en 1831. Mais la thèse rencontre bientôt bien des détracteurs, dont le médecin russe Jachnichen qui affirme haut et fort la non-contagiosité du choléra, ce qui apporta du répit pour les relations commerciales internationales.

D'autres cependant comme Joseph M. Limouzin-Lamothe prônent la présence d'animalcules ou encore d'atomes cholériques. Max Joseph von Pettenkofer avance la théorie tellurique qui affirme que c'est l'environnement qui prédispose la personne à attraper ou non la maladie et non les germes. Il ira même jusqu'à boire un verre rempli de bacilles du choléra, lorsque ceux-ci furent découverts pour continuer à défendre son idée. Heureusement pour lui, il y survécut sans séquelles.

Enfin la vérité

Il faudra attendre 1883 pour que celle-ci éclate. Une nouvelle épidémie sévissant en Égypte, les gouvernements français et allemands décidèrent d'y envoyer chacun une équipe de chercheurs pour tenter de résoudre le problème. C'est finalement l'équipe allemande avec à sa tête Robert Koch qui parvint à identifier dès 1884 l'agent causal : un bacille que Koch nomma Komma bacillus à cause de sa forme en virgule (en allemand, komma); aujourd'hui on appelle ce bacille le vibrio choléra.

Et les traitements suivent

En 1885, un premier vaccin est testé par Jaime Ferran et est utilisé à grande échelle. Au début des années 1890, les mécanismes d'action du bacille commencent à être révélés particulièrement par les travaux de Richard Pfeiffer qui découvre une substance toxique issue de la destruction de la membrane du bacille. Il formule le concept d'endotoxines.

C'est entre les années 1907 et 1920 que Sir Leonard Rogers développa en Inde la thérapie par hydratation intraveineuse faisant baisser radicalement le taux de mortalité. En 1950, les chercheurs indiens Sambhu Nath De et NK Dutta mettent en lumière que le bacille produit en réalité une puissante exotoxine. Cette toxine appelée la choléragène est purifiée par Richard Finkelstein en 1969. Elle a permis le développement de la thérapie par réhydratation orale.

Il faut aussi noter les travaux de Rita Colwell, professeur à l'Université du Maryland aux États-Unis qui a étudié pendant plus de 45 ans le choléra. Elle a en outre démontré que certaines bactéries comme le vibrio choléra peuvent demeurer latentes dans des environnements naturels et peuvent se transformer en état infectieux sous certaines conditions. Elle reçut le prestigieux Stockholm Water Prize en 2010 pour ses travaux.

Les grandes pandémies de choléra

Selon Wikipédia, il y aurait eu sept grandes pandémies répertoriées depuis le début du 19e siècle :

  • 1817 : originaire d'Asie, la pandémie touche à partir de 1823 l'Afrique, l'Asie mineure et l'Europe.
  • 1826 : Elle est répertoriée d'abord en Arabie saoudite, puis en Égypte avant d'atteindre l'Europe entière. Elle durera 15 ans.
  • 1846 : Après la Chine, cette pandémie touche l'Algérie puis l'Europe. On estime qu'elle s'est terminée vers 1861.
  • 1863 : La pandémie frappe toute l'Europe. Commençant par le nord, elle s'étend à la Belgique, à la France puis rejoint l'Afrique et finalement l'Amérique du Sud. Le tout s'étend sur 13 ans.
  • 1883 : Débutant en Inde, cette cinquième pandémie se répand d'est en ouest sur plusieurs continents. Elle se termine en 1896.
  • 1899 : Cette pandémie-ci trouve son départ en Asie, puis se répand en Russie ainsi qu'en Europe centrale et occidentale. Son règne se termine en 1923.
  • La dernière pandémie part d'Indonésie en 1961, touche l'Asie en 1962, puis le Moyen-Orient et une partie de l'Europe en 1965. Elle touche le continent africain en 1970, puis en 1991, l'Amérique latine.
  • Plus près de nous, Haïti est touché en 2010 et finalement, en janvier 2013, La Havane annonce une cinquantaine de cas de choléra.

En conclusion

Les principaux bassins du vibrio choléra sont l'être humain et les milieux aquatiques comme les eaux saumâtres et les estuaires, que l'on associe souvent à des proliférations d'algues. Le réchauffement climatique auquel nous assistons multipliera ces conditions apportant la possibilité de nouvelles épidémies avec la souche actuelle de vibrio bacillus ou de nouvelles souches non virulentes jusqu'à ce jour, mais qui pourraient fort bien le devenir. De quoi avoir une peur bleue.

D'ailleurs l'expression même, peur bleue, est née lors des premières épidémies de choléra en Europe au début du 19e siècle, les patients atteints étant fortement cyanosés (visage au teint bleuté, lèvres bleues, extrémités des doigts et des orteils bleues, etc.), on parla de peur bleue...

Ce texte a été publié à l'origine sur le Huffington Post Québec

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