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L'Éducation est une ruine. À nous de reconstruire

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Terreau d'inégalités, de radicalisation et de stigmatisation. Plaine ouverte à la dépendance et aux rapports non protégés. Antre où les idéologues distillent leur poison aux plus faibles. Ou encore train carburant à l'argent d'où les plus démunis sont éjectés à coût de politiques disciplinaires et pseudo-éducatives aveugles.

Peut-être jusqu'à la moitié du paragraphe précédent pensiez-vous que je parlais du milieu carcéral, et rendez-vous compte l'ironie toute nationale que l'on puisse décrire nos prisons délabrées et surpeuplées comme nos écoles, collèges et lycées.

Alors qu'une centaine de milliers d'étudiants en année terminale et de candidats libres bûchent à passer l'examen dit du Baccalauréat, on serait tenté de se remémorer les premiers bacheliers tunisiens, six jeunes hommes en 1891.

Ces six jeunes hommes se lançaient dans une entreprise nouvelle, qui ouvrirait plus tard à des grands hommes du Beylicat puis de la République, les portes d'une éducation radicalement nouvelle pour eux, différente. Plus ouvertes aux questions que les cours de kalam, plus invitantes à l'enquête et la recherche que les cercles de théologie ou de philosophie de la Zaytouna.

Se tournant résolument vers de nouvelles méthodologies, les bacheliers tunisiens prirent à bras-le-corps la gargantuesque tâche de se libérer du joug impérialiste, et de fonder un État libre, moderne, où la dignité serait garantie. Sans leur éducation, sur les bancs des écoles primaires historiques telles que la Sadiqiya, je pense que le processus de libération aurait duré plus longtemps.

Mais rendez-vous compte, l'éducation est un parmi de très nombreux facteurs ; et c'est bien là sa magie: un rouage sans lequel la machine ne fonctionne pas. La machine, excusez la faible image, est le cerveau humain, puissant par ses rêves et son raisonnement.

En 2017, six ans après une révolution dans laquelle nous avons placé nos espoirs de réforme et de rédemption de la misère morale et matérielle que nous avons laissé nous vampiriser, le constat sur l'éducation est très différent.

J'ai consacré de précédents billets à décortiquer les mensonges du Señor Jalloul, et à rappeler les retours de nombreuses études fiables relatant le triste état de l'Ecole républicaine, aussi ne me reprendrai-je pas à lister des chiffres.

Car les chiffres ne servent à rien devant le mur aveugle dont l'existence s'affirme de jour en jour.
En 2017, un nombre peu négligeable de candidats au Baccalauréat considèrent la fraude à un examen national - délit passible des punitions les plus sévères - comme un aléa de l'existence.

Depuis les « que veux-tu qu'on y fasse » les plus impotents aux « pourquoi en faire un scandale, ostor ma star » et autres sagouineries immorales, la tricherie n'est plus un recours terrible rejeté par tous.
La tricherie est devenue un moyen comme un autre pour traverser le fleuve, certes impitoyable, du Baccalauréat. C'est une ruse supplémentaire, un outil de plus dans l'attirail du candidat.

Comprenez-bien : je ne m'affiche pas en porteur du flambeau de la vérité, loin de là. J'avise simplement que la misère intellectuelle de nos écoles, par extension logique, se transfère en un détachement des principes sur lesquels notre société doit se baser, en une amoralité et un laxisme éthique qui ignorent les fondements d'une démocratie méritocratique : l'égalité des chances.

Pourquoi les élèves, censés croire en l'ascenseur social, croire en leur potentiel pour réussir, croire en leurs rêves et leurs idéaux, deviennent-ils ainsi des individus dénués de boussole morale quand il s'agit de leur éducation ?

Où est l'anomalie ?

De nouveau, l'anomalie est diffuse.

L'anomalie est dans la cour de récréation, où une pyramide sociale primitive basée sur la violence s'installe, jusqu'à retrouver la figure rétrograde du capo dans les lieux où cette hiérarchie presque préhistorique persiste.

L'anomalie est dans l'absence d'espaces multiculturels, sportifs et de lieux de débat et de formation du raisonnement. On abandonne l'enfant à la rue. Puis abandonne l'adolescent ; l'adolescent qui a besoin qu'on l'écoute, qu'on lui rappelle qu'il est crucial au tissu social, qu'il est un être humain digne de respect, digne de parler et d'exposer ses idées de façon ordonnée et civile.

L'anomalie est dans nos salles de classe, cultivant un rapport vertical obsolète entre instituteur/professeur et apprenant. Les contenus ne sont plus explorés pour développer la curiosité d'abord, puis les connaissances de l'élève.

Je me rappelle ce qu'on m'a dit le premier jour où j'ai mis le pied dans un collège, en septième année : « Il va falloir se dépêcher, sinon on ne finira jamais le programme ».

Le rapport à l'information devient idoine à celui qu'une usine entretient à la matière première. Capter, transformer, retourner. Répétition. Répétition.

L'élève récupère la matière première du professeur - parfois de l'auxiliaire de consolidation (aussi connu sous le nom de « professeur de cours particulier ») - la digère à travers un cours à peine organisé et des applications et exercices en vrac, puis la restaure à l'envoyeur avec la valeur ajoutée d'être sur une copie d'examen.

Toutefois, et contrairement à une usine, l'élève n'est pas jugé à toutes les simili-étapes de ce processus aberrant. Seul le produit final est considéré.

Et comme le veulent les lois grégaires, l'effort est dirigé vers la récompense. Aussi la priorité estudiantine quitte-t-elle le domaine de l'apprentissage, puis entrer en combat de tranchées contre la note, l'éternel nombre (ou chiffre) rouge et l'occasionnelle remarque superficielle.

De là à ce que les plus désespérés sautent le pas pour utiliser le napalm éducationnel qu'est la fraude, il n'y plus qu'un iota.

Ma réponse, comme toujours, est Tabula Rasa.

Pour sauver la génération future, il faut rejeter toute l'institution de l'Éducation nationale. De la maternelle à la terminale. Tous les programmes sont à revoir, toutes les relations intra-collégiales à revoir.

Car il ne s'agit plus de demandeurs d'emplois mal dirigés par des systèmes obsolètes perdurant comme les ventilateurs de plafond des années 80. Il s'agit de cerveaux qui sont corrompus par un nivellement par le bas admis, par un désespoir des deux côtés (élèves perdant confiance en eux-mêmes et enseignants dégoûtés par un « niveau » dont tout le monde partage la paternité), et une absence de dialogue ; ou alors c'est un dialogue de sourd.

Sauvons l'apprenant tunisien, je vous en conjure. Remettons l'éthique au goût du jour.

Remémorons-nous les pionniers, femmes et hommes, qui ont osé demander une éducation décente, et ont montré à leurs contemporains la force de leur volonté.

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