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Kingsglaive, ou l'Art de Perdre

Publication: Mis à jour:
KINGSLAIVE
capture d'écran- bande d'annonce
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Nous n'apprenons pas à perdre. Nous pensons qu'il y a un moyen, une façon de gagner ; et nous n'aimons pas que l'on nous rappelle que tout perdre est une option.

(Attention, spoilers massifs)

Alors que d'autres bûchaient leur anatomie comparée, il me prit de regarder Kingsglaive, un film d'extraordinaire facture...mais avec une histoire peu appréciée. Dans Kingsglaive, tout le monde meurt : le héros soldat d'élite, le roi qu'il sert, ses camarades, ses ennemis. Les traîtres meurent sous les balles de leurs alliés envahisseurs.
De grands hommes meurent écrasés par une affiche publicitaire.

En ignorant certains points d'interrogation plus ou moins pertinents sur les événements du film, je peux comprendre pourquoi les critiques ont détesté l'histoire. Personne n'aime avoir sa mère lui répéter trois fois à la minute de trier son linge.

De façon similaire, personne n'aime avoir un moyen de divertissement - censé nous apporter des bienfaits - nous raconter, nous apprendre, l'Art de perdre. Comment, même si nous sommes nobles d'âme ou de sang, nous pouvons tout perdre à tout moment, famille, maison, patrie.
Et le conte du combat d'un minuscule royaume protégé par une force mystique contre un gigantesque empire militairement avancé en est un exemple parlant.

Le héros est un parangon de valeurs humanistes. Sauve tout le monde, intrépide, intelligent, etc. et surtout joué par Aaron Paul, qui, dans les halles des blockbusters américains, vaincrait toute l’armée à mains nues, enverrait l’empereur et son chancelier en enfer, épouserait la princesse et tout est bien qui finit bien..

Mais non.
Le héros ne peut sauver personne en définitive : ses coéquipiers soit meurent, soit le trahissent (avant de mourir à leur tour), sa famille meurt, la ville qu'il doit protéger n'est plus qu'un champ de ruines, et même la princesse qu'il réussit à évacuer incognito est récupérée par l'empire.

La princesse est plus attachée à son devoir de « protéger le futur » qu'à sa propre vie. Devoir qui, bien que présenté comme un extraordinaire machin spirituel, est quelque chose d'instinctif, à l'échelle de la conscience d'espèce.

La résignation du roi à accepter une « paix » avec l'empire - effectivement une capitulation - montre son acceptation de sa mortalité (« Je suis trop vieux » est sa catchphrase), son acceptation de sa défaite (son plan désespéré pour arrêter la flotte des envahisseurs), et le fait que l'acteur de voix soit Sean Bean, sont autant d'indicateurs : le roi cherche à en finir honorablement, plutôt qu'à arrêter l'irréfragable.

Honorable, mais condamné.

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Nous devons apprendre à perdre et à accepter qu'en chacun de nous se cache cette possibilité ; que nous puissions nous faillir nous-mêmes. A faillir nos amis, notre famille, à ne pas être une suite ininterrompue de succès éclatants - et, au premier faux pas, crier et se définir soi-même comme un « échec ».

Accepter de perdre fait que, au lieu de chercher à gagner, selon des critères placés au préalable par ceux qui nous entourent, société ou institutions, nous cherchons à faire de notre mieux, et ce mieux est entièrement de notre ressort.

Apprendre à perdre, c'est de se libérer. Kingsglaive, pour ses fautes, reconnait cela ; le héros meurt en contemplant le lever du soleil sur le champ de ruines désert qu'est l'étendue de son échec, et malgré cela il est serein et en paix avec le monde qu'il quitte.

Il était né dans un monde à feu et à sang, et à sa mort ce n'est pas différent. Et pourtant, la situation philosophique est totalement autre. Gloire à notre passage rapide et évanescent dans un système tellement plus large que nous. Gloire à une fin honorable, plutôt qu'à tenter de stopper net la machine du temps et de la souvenance.

Et qu'il ne faut pas tenter, par tous les moyens, de perdurer - physiquement ou par la mémoire des autres - mais qu'il faut essayer de rendre justice et honneur à nous-mêmes en premier, aux autres en second, et à la totalité (plus grande que la somme des parties, dirait Aristote) enfin.

Certains aspirants à l'immortalité aux dépens de tout feraient bien de s'en souvenir eux aussi.

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