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Abécédaire d'Idées: K...comme Křičet

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THE SCREAM
Edvard Munch /wikipedia
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Le verbe křičet ("k'ritchet "), ici sous forme imperfective, signifie plus ou moins crier. Výkřik est donc un "cri", et křik des "cris".

Les gens crient trop. Sur les plateaux de télévision, on crie. Chez soi, on crie (mes chers voisins sont un excellent, excellent, admirable Exhibit A). Au travail, dans la rue, etc. tous s'adonnent aux plaisirs de ce sport national qu'est le křičet. C'est mieux que le cricket en vérité.

Il y en a qui crient sans raison - large majorité, vive Trump - et ceux qui crient avec raison ; soit dans une chambre insonorisée, soit dans un forum public insouciant et indifférent. Et au milieu de ces effusions vocales, il y a l'observateur amusé. Traitez-le d'intellectuel-du-dimanche-de-bourg-perdu, mais il raison. D'être amusé, j'entends.

Car quoi de plus amusant que la cacophonie métronomique - excusez l'oxymore - qui se déchaîne chaque jour sur les places publiques - physiques et virtuelles - et suivre le dernier křičet en date est plus passionnant que de suivre son faible cousin, le tweet.

Výkřik de l'indignation, d'amour ou de haine. Výkřik de la condition humaine, Výkřik fallacieux des vieux-jeunes, ou celui sincère des âmes oubliées de Dieu. #TrumpWins, #Fatftou et autres hurlements stridents, qui, comme une canopée de jungle, ne peut être traversée que par la force de la volonté. Ou une machette rhétorique.

Tant de choses que l'on voudrait dire, tant de pensées inexprimées, d'idées noyées dans le bain des křik qui nous volent à la face.

Belle question alla Reaganese : Qu'avez-vous retenu d'intéressant de la semaine passée? Qu'avez-vous vu d'inspirant? En somme, êtes-vous une meilleure personne qu'il y sept jours ? (La définition de meilleur est ouverte à l'interprétation de chacun). Croyez-moi, je n'ai aucun amour pour les life tips et aucune sympathie pour ceux qui les délivrent, car ce ne sont que d'autres křik à ajouter à la pile.

Le détachement moderne et le butinage d'informations, vendues comme un produit et marketées comme tel, est assez terrifiant. De moins en moins de personnes prennent le temps de chercher les sources, de lire des pièces d'analyse, et l'on rivette irréfragablement vers les articles résumables en leur titre, les pseudo-analyses auto-glorifiantes, et le sensationnalisme populiste pur et dur : dire à la foule ce qu'elle veut entendre quand elle veut l'entendre avec les mots qu'elle veut.

Ceux qui reparaissent à chaque tragédie islamophobe ou islamo-extrémiste pour vous dire que l'islam est une religion de paix ne vous citeront pas Jawdat Saïd et ne réfuteront pas les doctrines Kotbiennes et autres intégrismes. Ceux qui vous disent que l'alunissage de 1969 est un canular ne vous redirigeront pas vers les microfilms originaux ou les roches lunaires.

Et alors même que le křičet devient omniprésent, on le légitime sur l'espace public, tantôt comme "contrôle qualité" intellectuel, ou comme licence sociale. Les opérations de com', les apparitions télévisées de députés absents, ou même simplement la mise en avant de tout ce que cette société a d'exécrable et de moralement décadent. Je m'abstiendrai de commenter plus longuement sur cela.

Si quelques éléments de réponse quant à la montée des křik reviennent à l'installation des réseaux sociaux et des plateformes de clickbait plus ou moins transparent, il y a, m'autoriserai-je à postuler, un problème plus profond.

Plus nous křičíme fort - plus nous crions fort - et moins nous entendons. L'écoute réelle (pas celle de Rogers) disparaît, au profit de "Tu as fini de parler? Ce que j'ai à dire est beaucoup plus intéressant.", et, encore plus profondément que cela, la société moderne manque cruellement de débat.

Encore une question : à quand remonte la dernière fois où vous avez eu un débat avec quelqu'un dont l'une ou deux parties est ressortie grandie intellectuellement, où vous avez appris quelque chose, où la vision socratique s'est accomplie?

Les débats aujourd'hui sont, dans leur grande majorité, de larges opérations de křičet. Et v'là que je te jette des arguments prêts et tendancieux à la figure, v'là des preuves qui me corroborent partiellement mais qu'importe, v'là des idées pré-fabriquées, v'là un peu de berserk mode, et les deux parties repartent en des voies opposées, faciès retourné de colère ou de mépris.

Lorsque le fanatisme intellectuel prospère, reconnaissons que le fanatisme religieux prospérera aussi.

Que faire? Voici une question que me tient à cœur, et à laquelle peu de nos grands penseurs s'abstiennent de répondre.

A mon sens, il faut initier nos enfants, nos amis, nos parents, à la pensée critique. Il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard pour apprendre à penser sainement, quel que soit le système de croyances auquel on adhère. Alors que nos poumons se remplissent de déchets hypercritiques, ayons le courage d'aller chercher Socrate et de le mettre au centre de nos vies.

Tous les outils existent. La méthode Lipman et l'influence Dewey existent, et sont des instruments novateurs et efficients pour initier les enfants de tous âges à la philosophie et à la pensée critique; qu'il faut dire : "Pourquoi penses-tu cela?" avant de dire "Tu as tort". Les philosophes grecs, arabes, etc. prennent la poussière sur nos étagères, alors que d'autres pays s'activent à lancer des ateliers de discussion philosophique partout, des quartiers résidentiels jusqu'aux usines, des boutiques de chaussures aux prisons, aux maisons de retraite.

Les méthodes existent, et il ne demeure qu'à nous de les utiliser.

...Entretemps, la philosophie s'enseigne à la toute fin du secondaire, et la culture du débat, qu'il soit amical ou compétitif, est presque inexistante. Les cris stridents, les křik, nous vrillent les tympans.

Et après demandons-nous pourquoi les imbéciles sont en train de prendre le pouvoir.

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