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Abécédaire d'idées gratuites à l'usage du Gouvernement: I...comme Irusu.

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irusu

"居留守"

Les Japonais ont un terme qui manque cruellement au dialecte tunisien, et qui décrit une pratique assez commune à nos deux pays. Irusu veut dire "faire semblant de ne pas être chez soi". Cela est autant valable pour le silence de tombe que nous observons lorsqu'on frappe à la porte, que le "je ne suis pas chez moi" que l'on sert à des connaissances ennuyantes tentant de nous embuscader par téléphone.

Je ne commenterai pas sur le fait que l'irusu est un signe de détachement social. Par contre, lorsque l'honorable équipe de com' qui tente de gouverner présentement - et celle d'avant, et celle d'avant, et celle d'avant, et celle d'avant - élèvent l'irusu à une tradition, je ne me priverai pas de commenter.

Les plus récents développements du dossier des quasi-allocations chômage, car c'est en cette forme obsolète et facile (pour ceux qui n'ont pas à payer les charges sociales) que se précise le plan de notre gouvernement jeune et innovant, montrent une étrange tendance à proposer les même simili-solutions aux mêmes problèmes sous des avatars différents. D'une aide sous un nom à une allocation sous un autre, saupoudrez de quotas plus ou moins fictifs, et voilà, un futur aussi brillant que le fond d'un plat de mloukheya.

Je dis amnésie, je pourrais dire table rase, mais dans un sens différent que la tabula rasa que je pressens être le point de départ de la réforme généralisée. Là où la tabula rasa des entrées précédentes est une invitation à tout repenser et à se remettre en question, ici il s'agit des décideurs qui font un irusu. "Un plan ? Quel plan ? Ah, celui-là, non, il n'est plus au goût du jour, trop inefficace. En voici un autre. Comment, c'est le même ? Mais non, le nouveau est dans un emballage rose. Et l'efficacité ? Et la responsabilité ? Désolé, ça ne nous concerne pas. Nous n'étions pas en ville - je veux dire, au pouvoir".

Irusu gouvernemental, synonyme, encore une fois, d'une absence de vision - mais également de plan d'exécution - flagrante et d'une propension à répéter les mêmes erreurs. Chaque nouveau cabinet se débarrasse, parfois théâtralement, de la responsabilité des actions du cabinet précédent, s'en lavent les mains puis réutilisent des méthodes similaires pour boucher la gorge du citoyen au ciment sucré.

Manque de compétitivité ? Dégradation des relations employeur-employé ? Mécontentement ? Des compagnies qui plient bagages à cause du poids d'emplois fictifs ? "Désolé, nous ne sommes pas à la maison. Peut-être que ce sont les voisins syndicalistes ? Ou les cousins du parti ? Ou les copains d'école mafieux ? Ou les locataires d'avant, aucune idée. Mais nous, on a un Vrai Bon Plan".

Il est temps qu'il y ait un locataire sympathique. Quand vous sonnez pour réclamer des réformes, il vous accueille dans son salon avec une limonade et des idées cohérentes.

  • Que le gouvernement apprenne à développer les idées qu'il propose et à les marquer dans une continuité, faute de vision claire. Car le projet nommé, de façon assez flamboyante, Akd al Karama est en fait un proto-projet: il ne suffit pas de coller un joli groupe nominal à une idée pour qu'elle soit concrétisable et intéressante (en admettant que ce soit là le but des décideurs, et non de bâcler un dossier social pour faire taire la populace momentanément). Pour reprendre l'expression, il faut que le gouvernement apprenne le brainstorming. C'est joli de faire de la com' américaine, alors autant suivre leur exemple dans les questions de fond et pousser plus loin la réflexion des propositions de loi. Le Akd a besoin de clarifications, d'incentives pour les entreprises, de détails et d'un peaufinage généralisé qui fait toute la différence entre un projet de loi ambitieux et la médiocrité habituelle.
  • Que le rôle des entreprises soit mieux décrit et mieux défini: c'est l'accountability chère aux fédéraux outre-Atlantique. Parce que le projet actuel ne couvre ni ce qui se passe à la fin de la période de financement jointe entre l'Etat et l'entreprise hôte. Cette dernière peut alors, réflexe capitaliste légitime sans nul doute, rentrer dans une logique d'ouvriers jetables, dont la masse salariale est faible et même négligeable. Le projet devrait définir un minimum d'employabilité à long terme pour les bénéficiaires du Akd: que l'entreprise, avant d'accepter des Akdeurs, prouve que son business plan peut non seulement absorber de nouveaux employés dans le futur, mais que les postes proposés soient à la mesure des compétences de l'Akdeur reçu. Un ingénieur ne devrait pas se retrouver standard, sans quoi le Akd ne serait qu'un avatar supplémentaire de la logique de "case-moi ceux-là", échouant donc dans un de ses objectifs principaux (apparemment), qui est de permettre aux diplômés chômeurs d'acquérir de l'expérience, et donc, augmenter leur potentiel d'employabilité.
  • Que l'Etat assure ses arrières : comment garantir que les employeurs sous le Akd s'acquittent de leur partie du marché - autrement dit, de payer deux-cents dinars pour les quatre-cents de l'Etat ? Sous les conditions présentes, rien n'interdit à l'employeur de payer le bénéficiaire du Akd en espèces - certes sonnantes, mais pas suffisamment pour atteindre les oreilles bouchées de l'appareil des finances étatique - et, réflexe capitaliste légitime aidant, un employeur mécontent des prestations de son employé spécial, mais ne pouvant lui indiquer la porte (il s'agit là de spéculations tirées de ce qu'on sait du projet de loi jusqu'ici) exprimera son mécontentement par le biais de pénalités de paye. Il faut donc que les salaires soient versés dans des comptes bancaires, traçables par le garde-fou fiscal.

Et petit à petit nous quitterons l'irusu.

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