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Pourquoi il faut relire Fanon en 2016, 55 ans après sa mort

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FRANTZ FANON
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LITTÉRATURE - Pourquoi relire Fanon? Sociologue du politique, historien humaniste, psychologue et dès 1953 médecin-chef d'une division de l'hôpital de Blida-Joinville en Algérie, mais également supporter du mouvement indépendantiste en Algérie, qu'a-t-il de si essentiel à nous enseigner?

Si tout comme moi vous ne trouvez nul repère moral dans notre modernité qui s'apparente à une vaste tricherie, à une vaste exploitation et à un semblant, une façade de bienveillance, l'appel humaniste et anticolonialiste de Fanon agit comme une bouffée d'air.

Le lire, c'est être bousculé par une pensée limpide, tranchante, sincère, pure et poétique. Fanon a pourtant traité de sujets hautement sensibles. Que ce soit la négritude, la colonisation, l'impérialisme, le statut de colonisé ou de colonisateur, il y avait en chacun objet d'études et de contestations.

Or, il semble que ce cri du cœur qui émane de l'âme et de l'intelligence, usant d'un vocabulaire nu et passionné, et d'une dextérité dans la présentation des faits et arguments, donne au tout une allure noble. Pour illustrer mes mots, je citerai ce court passage tiré de l'introduction à son ouvrage Les Damnés de la Terre (1961):

"La décolonisation est très simplement le remplacement d'une "espèce" d'hommes par une autre "espèce" d'hommes. Sans transition, il y a substitution totale, complète, absolue. (...) La décolonisation, qui se propose de changer l'ordre du monde, est, on le voit, un programme de désordre absolu. (...) Présentée dans sa nudité, la décolonisation laisse deviner à travers tous ses pores, des boulets rouges, des couteaux sanglants. Car si les derniers doivent être les premiers, ce ne peut être qu'à la suite d'un affrontement décisif et meurtrier des deux protagonistes."

La clarté de la pensée se mêle à un goût pour l'image. La plume parle à notre conscience collective dès lors qu'elle résonne par un imaginaire, une figuration historique qui nous est compréhensible. Entre le désordre, le remplacement, et les couteaux sanglants, il n'y a qu'une ligne sincère et détachée de toute pudeur. Notre esprit se laisse guider dans ce doux fleuve et apprécie, à chaque instant, la touchante sincérité de l'auteur et son travail de déconstruction.

Camus, ayant écrit la préface de l'ouvrage, partageait avec Fanon cette même conviction: l'irréconciliable conciliation entre colonisation et civilisation. Il y a, entre eux deux, un infini, une aberration morale qui entrainait un double complexe. D'une part un colonisé qui a été violemment séparé de sa culture maternelle, culture ensanglantée et gisant au sol, culture blessée, sclérosée et incapable de se relever. Un colonisé qui de ce fait vit dans l'absurde, dans cette quête de sens face au non-sens, non-sens d'autant plus exacerbé que son identité lui manque. De l'autre, le colonisateur dont l'identité est cristallisée par un complexe de supériorité.

Quel en est le prix? Une Europe qui s'en "va vers des abîmes dont il vaut mieux s'éloigner", écrit Camus, "autrement dit: elle est foutue. Une vérité qui n'est pas bonne à dire mais dont - n'est-ce pas, mes chers co-continentaux? - nous sommes tous, entre chair et cuir, convaincus."

Fanon immortalise une mémoire dont on ne peut se défaire, un lien du sang dont les formes les plus connues sont chaînes, protectorats, et colonies. Il lie deux destins car entre colonisé et colonisateur il y a, et il y aura, cette tension inassouvie qui magnifie le mythe d'androgyne. De la colonisation a accouché de façon violence et sanglante un enfant. La mère s'en est allée, laissant l'enfant à lui-même.

Il a fallu cerner, cristalliser, réinventer et remémorer une culture millénaire pour assouvir une quête d'histoire et de vérité. A cet égard, le sillage de Fanon est plus que critique. En célébrant Fanon, il faut aussi remémorer certains noms, certains auteurs qui tout autant que lui ont souhaité désaliéner le colonisé.

Dans cette entreprise se placent Senghor et son œuvre politique mais également poétique. Il fallait définir la négritude non comme une tare historique mais comme une identité fière, fruit d'un patrimoine millénaire, produit d'une violence historique continue et inachevée, état moral et identitaire qui fonde la condition de l'homme. Il chante ainsi, dans les mêmes codes de Baudelaire, s'inspirant d'Une passante, la féminité de la femme noire.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

L'exercice de ré-humanisation et de ré-emplissage d'un lieu vide par la poésie va de pair avec un effort politique, celui de refonder une dignité humaine par le façonnement d'un présent qui puisse offrir à chacun les conditions matérielles à l'épanouissement.

Culture et identité, ode à la femme, autant de points d'honneur que développe aussi Aimé Césaire dans son discours sur la négritude et sur la colonisation. La négritude en réaction philosophique et littéraire, en recherche de sens, en cristallisation des vibrations historiques, folkloriques et identitaires. Pour Césaire, "c'est une manière de vivre l'histoire dans l'histoire - l'histoire d'une communauté dont l'expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d'hommes d'un continent à l'autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées. Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine? En faut-il davantage pour fonder une identité?".

La condition humaine, la morale, la politique coloniale, la frontière incertaine entre ce qui tient de l'humain, et ce qui fait écho aux Boers, aux Indes, à 1914 et 1939, fige la critique anticolonialiste. Le colonialisme dénature. Césaire le souligne, "il faudrait travailler à comprendre comment la colonisation a décivilisé le colonisateur". Derrière l'entreprise civilisatrice s'immisce une perte de substance morale et humaine. Une gangrène durable purulente s'attache à la peau du colonisateur et dont ce dernier ne pourra se défaire. En rendant permissible, et acceptable, l'exploitation, la torture, le ficelage et le massacre du colonisé, il a de lui-même instillé "un poison" dans ses veines. Noir à peau défigurée, Blanc au masque déchiré.

Pourquoi relire Fanon? Car nous devons garder dans notre mémoire commune, cette histoire qui façonna tant l'Europe que l'Afrique. Il y a un double produit moral et historique. D'une part un Nord tout-puissant et en quête perpétuelle de moralité, de l'autre un Sud qui cherche à assouvir un besoin d'affirmation identitaire, à se présenter non comme un fils des colonisations mais comme un enfant digne et autonome, fruit de sa terre et de son propre labeur.

Nous souhaitons de même que cette mémoire ne cesse de nous rappeler combien la frontière entre bien et mal est fine. Cette frontière, qui ne cesse d'être franchie, qui se brouille inlassablement, laisse derrière elle des foules entières de damnés. L'histoire psycho-sociale que trace Fanon est un appel humaniste, une leçon donnée pour que le passé soit un "plus-jamais". Que chaque cœur s'emplisse d'un champ de paix et que l'on cesse de souiller nos moralités et humanités car trop de mal a déjà été fait.

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