Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Ismail Hamoumi Headshot
Caroline Jeanmaire Headshot

Kamal Hachkar: Donner une voix aux inaudibles du climat

Publication: Mis à jour:
FEMMES ET CLIMAT DOCU
Imprimer

ENVIRONNEMENT - L'élan de joie et d'espoir produit par le documentaire "Femmes et climat" est contagieux. Dans ce road trip écologique diffusé à l'occasion de la COP22, le réalisateur Kamal Hachkar nous emmène à la rencontre de trois agricultrices marocaines. Ces championnes de l'agroécologie utilisent leur propre semence biologique et pratiquent le goutte à goutte pour économiser les ressources en eau. Elles sont également employeurs, formant et accompagnant d'autres femmes.

La mise en avant de ces solutions locales trop souvent inaudibles et la beauté poétique du documentaire émeuvent le spectateur. Ce n'est pas un hasard si ONU Femmes et l'ambassade de France ont sélectionné Kamal Hachkar pour mettre en lumière des sujets parfois laissés de côté. Le réalisateur franco-marocain est notamment reconnu pour son premier film, "Tinghir-Jérusalem: Les échos du Mellah", lequel raconte l'histoire de la communauté juive marocaine.

L'entretien suivant propose une perspective intime sur un réalisateur profond et sensible. Les thématiques abordées croisent son parcours personnel, son intérêt pour les questions climatiques et ses aspirations en tant qu'artiste et citoyen.

Vous vous intéressez au changement climatique dans ce documentaire. Quel a été le déclic?

Kamal Hachkar: La fonte de la calotte glacière me fait peur. Quand on détruit la forêt, je trouve ça insupportable. Et je vis dans un pays, le Maroc, qui dépend du climat et de l'eau et où les gens peuvent souffrir de malnutrition. En tant qu'être humain, ce sont des choses qui me rendent sensibles. Et manger sainement est une question de santé publique: beaucoup de cancers sont produits par la malbouffe. Voir des femmes à l'avant-garde de cela, je trouve ça formidable.

L'agroécologie est présentée dans le film comme une manière de respecter la terre. A quel point pensez-vous que l'agroécologie représente une solution pour l'Afrique?

Ce qu'on a dans notre assiette, c'est éminemment Politique avec un grand P. Je trouve magnifique que ces femmes produisent leur propre semence bio. Il faut supprimer les pesticides et tout ce qui détruit à petit feu la planète. Lorsque l'ambassade de France et ONU femmes m'ont proposé ce projet, je trouvais essentiel de mettre en avant ce que font ces femmes qui protègent l'environnement avec l'agroécologie. C'est l'agriculture de l'avenir. Comme il n'y a pas beaucoup d'eau, elles utilisent la méthode du goutte-à-goutte et ont conscience des limites de l'environnement. Elles font un travail extraordinaire! C'est ce qu'on voit dans le film: quand les gens voient que c'est un modèle qui marche, ils veulent faire la même chose. C'est aussi une question sociale: l'agriculture donne une indépendance financière aux femmes. Alors ce film essaie de bousculer un peu les conservatismes, le racisme, le machisme. Je crois qu'il faut investir massivement, que ce soit les sociétés ou les Etats pour ces femmes-là, parce que ça règle des milliers de problème: d'éducation, de santé publique, d'exode rural, d'habitation. C'est ça qu'il faut promouvoir de plus en plus si l'on veut changer radicalement nos modes d'existence.

Qu'est-ce qui vous a poussé à passer d'une maîtrise en histoire à la réalisation?

J'aurais pu faire un travail universitaire, comme une thèse, mais je me suis rendu compte que l'image avait une force incroyable pour faire passer des émotions, pour convaincre les gens, les faire réfléchir. J'ai trouvé que l'outil du réel - le documentaire - permet de ne pas toucher seulement les élites intellectuelles mais de toucher le peuple, parce que je viens du peuple! Mes films sont diffusés en prison, dans les aéroports, dans les médias de masse. Et ce qu'on voit dans mes films, ce sont des gens simples qui ont des choses à nous raconter sur leurs vies, sur leurs expériences. On voit dans le film que ces femmes trouvent des solutions innovantes; on a beaucoup à apprendre d'elles. Elles étaient ravies de participer parce qu'elles savaient que le film allait avoir un écho, que c'était pour la COP, que ça allait être diffusé à la télévision. Enfin, on ne les oubliait pas!

D'où vous vient votre engagement citoyen?

Il vient de mon milieu populaire et franco-marocain: de mon père ouvrier, de ma mère qui n'a pas eu la chance d'aller à l'école et de mon grand-père, qui était un grand commerçant qui a parcouru tout le Maroc à dos de cheval. Cela a alimenté tout un imaginaire. J'ai aussi grandi en Egypte, à la croisée de plusieurs cultures puis je suis devenu prof d'histoire. Cela m'a donné des valeurs: promouvoir la société multiculturelle, être toujours dans l'ouverture avec les autres. J'ai aussi grandi avec les valeur liberté, égalité, fraternité. Ce sont des valeurs concrètes pour moi.

L'identité est un sujet omniprésent dans votre production: identité territoriale, culturelle, religieuse. Quel est votre rapport à la notion d'identité et comment vous concevez les identités?

Je ne la conçois que plurielle, mouvante, en perpétuelle construction avec l'Autre. La thématique de l'altérité est fondamentale dans mon travail. Les extrêmes se rejoignent - les discours d'extrême-droite, islamisant ou obscurantistes. On peut être habité par plusieurs identités. Je suis très français et je suis très marocain. C'est avec tout cela qu'on arrive à cohabiter. C'est le meilleur vaccin contre la haine, le racisme et l'antisémitisme.

Le monde de la réalisation est rempli de défis et de grandes aventures. Quel a été votre plus grand défi et votre plus grande fierté?

Ma plus grande fierté pour l'instant, c'est "Tinghir-Jérusalem," parce que ça a bousculé, parce que c'était quelque chose de nouveau et de fort, qui a suscité des discussions, des controverses et qui a été diffusé dans le monde entier. Et mon plus grand défi, c'est de faire des films beaux. Quand ONU Femmes et l'ambassade de France m'ont contacté, ils m'ont envoyé un modèle de films. J'avais trouvé que c'était un film institutionnel classique, très froid. Je veux faire un film proche des gens et rajouter de la poésie dans des thématiques qui ne sont pas forcément poétiques. Dans le film, on voit ces femmes travailler avec plaisir et amour la terre: avec la semence dans les mains; ou en train de chanter. Quand on était dans cet espace, c'était beau, propre, vert. C'est l'être humain dans son élément.

Chaque matin, quelles sont les valeurs qui vous poussent à travailler?

J'aime la vie, j'aime les gens! Ce sont des valeurs de fraternité. C'est un challenge extraordinaire dans ce monde de fou que construire un monde plus beau, où les gens sont en lien par la culture. Je crée un grand festival des cultures plurielles à Tinghir qui rassemblera tous les continents et toutes les musiques. Et puis aussi sensibiliser - je suis un enseignant à la base. L'esprit critique, le savoir, ce sont les meilleures armes intellectuelles pour affronter la vie.

Quelle serait une personne qui vous inspire énormément?

Une femme marocaine, Aicha Ech Enna, qui s'occupe des femmes célibataires. Avoir un enfant seule dans cette société conservatrice et religieuse est difficile à cause du regard, du rejet par la famille, par la société. Aicha Ech Enna a créé cette association qui s'appelle "Solidarité Féminine". On s'est rencontré et elle a adoré mon film. On a peut-être le projet d'un film pour faire le beau portrait de ces femmes, qui ont été désespérées et à qui on a donné des forces pour continuer à vivre pour l'enfant et pour elles.

Comment donner la voix aux jeunes, comment les aider à devenir capables d'agir?

Il y a plein d'ONG marocaines qui bossent avec des ONG européennes ou occidentales pour aller reconstruire des écoles, pour aller travailler, faire la cueillette d'olives. En même temps, c'est un apprentissage sur la vie, sur la vie quotidienne de ces personnes-là, c'est un formidable cours d'histoire, de sociologie, d'anthropologie sociale et culturelle. Venez au Maroc, venez participer et donner de votre temps gratuitement, avec des enfants, femmes, hommes, dans des villages reculés marocains pour améliorer le quotidien de la population. Je trouve ça extraordinaire: dans un paysage formidable, participer à une cueillette de je-ne-sais-quoi dans une région agricole. On apprend beaucoup sur soi-même.

Si vous aviez un message à donner, quel serait-il?

Agissez, votez, faites de la politique, engagez-vous! On est tous responsables. Dans notre quartier, dans nos écoles, sur nos lieux de travail, il faut être engagé et actif pour améliorer les relations entre les gens, avec l'environnement. S'engager, être partie prenante de sa vie, c'est quelque chose qui est très important. C'est ce qui nous rend vivant dans cette société.

LIRE AUSSI: HuffPost Talk #1: Kamal Hachkar, une passion juive (VIDÉO)