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François Fillon, merci pour le "partage de culture", avec le sang en moins

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FILLON
Philippe Wojazer / Reuters
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POLITIQUE - Petit coquin de Fillon, bien le bonjour. Il semble que la France ne soit pas "coupable d'avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d'Afrique". La culpabilité n'est jamais une position saine lorsqu'on fait face à son Histoire et qu'on aime son pays, je vous l'accorde. Toutefois, ayant moi aussi trop d'amour pour le génie français, et trop de respect pour l'histoire profondément liée de nos deux régions, je ne peux que m'insurger de vos propos.

La post-vérité est revenue depuis peu sur les devants de la scène politique. Le dictionnaire d'Oxford l'a saisi à merveille, "les faits objectifs ont moins d'influence pour modeler l'opinion publique que les appels à l'émotion". Je souhaite vous féliciter pour votre souplesse. Ayant fait une entrée grandiose dans la sphère de la post-vérité, vous avez même maladroitement glissé dans la zone sombre et peu enviable de l'insulte.

J'aimerais vous lancer un mot sur cette façade sanglante qu'a été l'impérialisme capitalistique que Frantz Fanon décrit si bien: "Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavagisme ont été les principaux moyens utilisés par le capitalisme pour augmenter ses réserves d'or et de diamants, ses richesses et pour établir sa puissance." À ce que je sache, ces "peuples d'Afrique", n'ont jamais demandé à la France de venir les abreuver de ses lettres et de sa sagesse. Et quand bien même l'auraient-ils fait, l'œuvre française aurait-elle été si altruiste?

Lyautey n'est pas venu au Maroc avec des livres plein les bras. C'est une véritable entreprise guerrière qui a piloté son œuvre. Le choix d'un officier pour premier résident général du protectorat français au Maroc en dit long. Ce dernier ne s'est pas contenté de diriger une nation qui n'était pas la sienne. Il a fallu piller les terres, paupériser le peuple, assoir une domination urbaine, ségréguer, rationner, contrôler et insuffler un complexe d'infériorité. Il a fallu bâtir des bidonvilles pour concentrer cette masse d'indigènes exploités et user du bâton pour faire marcher à plein régime les usines.

Des cris, des protestations, des marches? Nulle opposition n'était tolérée et l'Africain, quelle que soit sa terre, a été privé d'Histoire. Éduqué et soigné, certes, parfois: mais avant tout avili, aliéné et dominé tel un bœuf, attelé à la charrette du progrès et pour certains rendus à un quasi-esclavage. Magnifique édifice de salpêtre, charbon et acier qu'a été ce progrès, mais il a fallu plusieurs milliers de victimes pour rassasier la bête. La globalisation s'est avant tout faite à coup de canons. L'usage de gaz chimiques pour mater la révolte d'Abdelkrim Al Khatabi dans les montagnes marocaines du Rif n'avait rien de culturel. Le massacre de villages entiers était-il une étape nécessaire dans cette marche civilisatrice?

Dire qu'il n'y a aucune culpabilité à ressentir devant la colonisation, et retomber ainsi dans un discours contemporain à tendance "mission de civilisation", sonne terriblement dépassé. De tels prêches allaient de pair à l'époque des faits avec un racisme exacerbé et conquérant. Dois-je vous rappeler l'idéologie raciste véhiculée par Léon Blum, affirmant l'existence d'une "race supérieure" dont le devoir est "d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture"? Dois-je vous rappeler les élans lyriques d'Hugo, aveuglé par sa propre plume et par l'orientalisme d'antan, affirmant dans le style que l'on lui connaît que "l'Afrique n'existe que parce que l'homme blanc l'a touchée"?

Je peux comprendre que vos rêves et fantasmes, ceux d'une France forte, solidaire, unie, glorieuse, droite et fière de son patrimoine, vous mettent dans des états proches de l'ivresse. Mais pourquoi tenter de valoriser un passé qui ne le mérite pas? Vos compatriotes, des politiciens et historiens français se sont battus pour déconstruire le discours intellectuel et étatique de la sainte mission culturelle et pour révéler, sous cette façade d'altruisme ô que trop sainte, les dessous d'une véritable entreprise de domination et de contrôle des richesses aux dépends des locaux.

L'humanisme des Lumières, la liberté, l'égalité, la fraternité, ces valeurs si chères à la France des révolutionnaires, étaient trahies dans l'entreprise coloniale. Vous savez pertinemment que ces mêmes révolutionnaires, premiers bâtisseurs de la République dont votre parti emprunte le nom, ont aboli l'esclavage dans toutes les colonies, et offert la citoyenneté française et les nouveaux droits de l'Homme qu'elle conférait à tous les hommes de ces territoires, sans distinction de couleur. C'était le 4 février 1794. Pourquoi ne pas mettre en lumière ce passé, et célébrer ces faits?

L'œuvre française de colonisation vous paraît-elle toujours aussi digne d'être dénommée "partage de la culture française"? J'espère que non. Le cas contraire me convaincrait d'une seule chose: votre bien triste stature. Un homme qui ne peut reconnaître l'Histoire de son pays et apprendre d'elle les erreurs commises, n'a guère la tête d'un chef, et encore moins d'un président.

Avant de clore, la politesse impose les présentations. Marocain, fils d'ex-indigènes et issu d'une terre à jamais façonnée par la colonisation française. Aujourd'hui, mon parcours universitaire se poursuit en France et je peux affirmer avec fierté que la culture française a bâti mon identité.

Ayant lu et admiré Hugo, Sand, Césaire et tant d'autres, je n'ai que trop d'amour pour ceux qui ont prouvé combien la France était un vivier de richesses, de génies et d'humanisme. Ce constat ne me rend que plus triste de telles dérives que vous dessinez. Le génie français en serait fort attristé. Donc, merci pour la culture, merci pour le néo-colonialisme, merci pour tout, mais avec le sang en moins.

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