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Alep, défiguration de l'humain

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ALEPPO
Reuters TV / Reuters
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INTERNATIONAL - Les villes se meurent aussi. Quelques gouttes de plomb glissent dans l'air et s'écrasent contre le sol. Un champignon de débris, corps calcinés et mots à demi-chuchotés s'élève. Que reste-t-il d'une ville après la pluie? Cette intempérie qui ne cesse de s'abattre, indifféremment sur bitume et chair, sème la vermine et la corrosion. Les résistances ont failli. Les pans des habitats s'effondrent et de longues cohortes, drapeaux au vent, pénètrent la ville.

Les hommes, armes au poing, résistants, sympathisants, partisans, ou médisants, tombent de toute part. Les familles se réfugient et certaines fuient. Les colonnes de civils, quittant les lieux, sont pris sous feux croisés. Ceux restés, prient un Dieu dont ils n'ont plus entendu la voix depuis belle lurette. Les muezzins, muselés, et les minarets, atrophiés, exposent d'un commun accord leurs miettes au sol. L'on court, l'on accoure, l'on observe, et l'on saisit, du peu d'informations qui nous vient, l'ampleur de l'horreur.

Il y a quelques jours, ils tombaient un par un, sous les pétards et feux du régime. La nuit s'illuminait en tous points et des foyers de lumière émanait la mort. Le compte-mort implacable des médias suivait consciencieusement les chiffres. Des images nous venaient et nous fixions, derrière nos écrans, la course d'un homme éperdu, tenant entre ses deux mains un enfant inerte et fraîchement sorti des décombres.

Maintenant que les bourreaux ne se contentent plus de tirer au loin, mais pénètrent les rues, la cacophonie morbide n'est que plus grande. Les cris cessent car les cordes vocales ont été tranché. Des familles ont été brûlées. D'autres sont sommairement exécutées. Des hommes, alignés, sont inspectés puis recrutés par force. Violences et sévices sexuels suivent le pas des soldats. La guerre a pour bras droits la torture et le viol. L'air devient irrespirable tant il est empli de sucs nauséabonds. Les corps dégagent furieusement leurs odeurs pestifères. Les âmes, mortes ou vivantes, expérimentent cette même consternation. La chasse à l'homme, qu'elle se fasse par les airs ou dans les rues, à coup de couteaux ou par le canon, est d'une immondice identique.

Le monde s'éveille avec un mal de tête. Le "plus jamais" n'est qu'un sombre cantique. Les promesses et pourparlers ne sont que de doux mensonges. Dès lors que la douille touche le sol, les plumes et mots s'évaporent. Il ne reste que le sang pour gorger les sillons et apaiser les soifs. Des deux bords, une lutte sans merci mutuellement existentielle avait été lancé. Seul un survivra. Les uns en veulent à mort aux autres, et les autres en veulent à mort aux uns.

Il n'y a rien pour couvrir la déchéance et la tristesse qui couvre la ville d'Alep. Rien n'a empêché le pas inexorable de la purge. Cette dernière s'est lentement infiltrée en tous lieux et a pris toutes les formes qui soient. A petite ou de grande intensité, l'on sortait gaiement les lames scintillantes et l'on se tranchait les veines par haine pour l'autre. Produit des effusions, l'on a que trop banalisé la mort et la souffrance. Le conflit n'a suscité que trop d'horreurs mutuellement infligées. Les vidéos, des deux camps, dans lesquelles sont enregistrées les meurtres, tortures, cannibalismes et effusions vibreront toujours en ce sol.

Tandis qu'Alep Ouest fête avec joie la fin des enchères, que la tête de la bête est finalement obtenue, avec sueurs et larmes, les cœurs se soulèvent. L'incompréhension habite la communauté internationale car Alep git en chacun de nous. Si une telle insécurité est possible entre d'autres lieux, rien n'empêche à la barbarie de s'étendre. La folie des hommes est telle une peste: offrez-lui un village et elle vous menace une nation tout entière. Nos politiciens ont prouvé encore une fois la sclérose de leurs dires et institutions. Les organisations internationales ont été impuissantes et les aides de toute part qu'éphémères. Rien n'a pu sauver un peuple frère qui fuit à tout va.

Mais, observez la manière avec laquelle nous accueillons ceux qui ont vécu la guerre. De toute part, le racisme et la xénophobie frappent sans retenue. Que ce soit en Egypte, Jordanie, Turquie et dans tout pays européen, l'accueil est méprisant. Pourquoi leur en voulons-nous? Avons-nous peur de ce reflet, de cette image que le Syrien nous renvoie? Expriment-ils la condition humaine, l'horreur qui menace tout un chacun? Saisissons-nous, brusquement, le non-sens de la dignité humaine, le fil de rasoir si fin sur lequel nous marchons maladroitement?

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