Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Ismael Zniber Headshot

Voile, burqa, niqab: Aux musulmans de trancher

Publication: Mis à jour:
VEIL MOROCCO
Jean Blondin / Reuters
Imprimer

ISLAM - Je suis né et j'ai grandi au Maroc, mais je remarque assez naïvement que le "litham" (peu ou prou l'équivalent du niqab du Machreq) a presque totalement disparu du paysage urbain marocain. Même dans les coins les plus reculés, seules quelques femmes d'un âge avancé le portent, mais elles sont très rares. Le haik, autrefois très répandu au Maghreb à l'époque précoloniale, a lui totalement disparu.

Hormis sur une gravure de François Pidou de Saint-Olon, sur un croquis de Delacroix ou sur des photos argentiques, je ne vois pas où l'on peut le trouver encore. Au sud du Maroc, le climat a fait que l'on préfère se draper d'un long tissu d'un seul tenant pour se protéger du souffle chaud du chergui (sirocco), c'est le "melhfa". Pour l'instant, pas de lien avec la religion. Il s'agit uniquement de conventions sociales. Il en va de même pour le port du voile qui n'est pas omniprésent et loin d'être systématique dans les sociétés maghrébines.

Quant à la burqa ou le tchador (originaires de la région du Khorassan, je le sais aujourd'hui), je n'en avais jamais entendu parler avant peut-être 2010 environ. Je ne les avais jamais vus ni connus. Et c'est la fixation que s'en sont fait les médias français qui me les a fait découvrir. Culturellement, ces choses ne sont pas de chez nous. Et historiquement, le rapport existant ou probablement existant, selon les interprétations, entre ces vêtements et le texte religieux, est mince. Toutefois, je suis convaincu que chacun est libre de se vêtir comme bon lui semble, pour la femme comme pour l'homme. C'est une des libertés fondamentales.

En dehors des discours stigmatisants et islamophobes de plus en plus décomplexés en Occident qui doivent être véhémentement dénoncés et condamnés, quelques questions méritent d'être posées, aux musulmans notamment. Il est d'autant plus nécessaire que les musulmans se posent ces questions entre eux. Si la communauté musulmane la plus importante en France est d'origine maghrébine et que ces tenues aux origines si lointaines spatialement et temporellement sont presque absentes au Maghreb (burqa, tchador), comment se fait-il qu'elles existent en France?

Quelque chose diffère indubitablement en France par rapport aux sociétés maghrébines, dans la compréhension et l'interprétation de l'islam peut-être. Le repli identitaire en France et le communautarisme pourraient justifier un tel attachement à ces tenues vestimentaires qui deviendraient l'unique refuge des esprits faibles. La question est difficile et fait appel à une étude historique, politique ainsi qu'à une étude des comportements sociaux. Les politiques d'intégration inefficaces y sont grandement pour quelque chose. La récupération politique aussi d'ailleurs. Mais c'est un autre débat.

En tant que musulman, à cheval sur une culture profondément arabo-berbèro-andalouse et sur la culture française, je m'interroge sur ma propre incompréhension. Tout en gardant un respect immuable pour le choix du port du voile par certaines femmes musulmanes, j'ai du mal à concevoir le port de ces accoutrements hétéroclites que sont le niqab ou la burqa.

Premièrement, je n'arrive pas à comprendre comment on peut attribuer généralement un caractère religieux à un tissu qui peut être souillé et souillant. Sur ce je préfère que l'on trouve une autre dénomination pour le voile dit islamique. Il ne saurait y avoir de foulard islamique ou de foulard druidique. En Inde, le sari qui existait dans la vallée de l'Indus depuis des millénaires est aujourd'hui porté aussi bien par les hindous que les musulmans d'Inde. Le culturel et le religieux se confondent clairement ici.

Réduire la religion à l'apparence est dénigrant non seulement pour l'Islam mais pour toutes les autres religions. La superficialité y est aberrante. Il en va de même pour le port de la barbe que je trouve injustifié. Certains pensent qu'en développant leur pilosité ils se rapprocheraient du Prophète de l'Islam. A ceux-là je répond que le Prophète aurait préféré davantage que l'on se rapproche de lui en s'inspirant de ses actes, de sa bonne conduite et de sa sagesse infinie plutôt que de son apparence à propos de laquelle moults discours approximatifs impossibles à vérifier ont été posthumément répandus.

Par ailleurs, ces tenues (burqa principalement) étrangement opaques sont difficilement compatibles avec une société moderne. Un individu portant la burqa rendrait difficile la vérification de l'identité de celui-ci dans un aéroport par exemple, ou lors d'un banal contrôle de papiers. Ces tenues avaient peut-être leur utilité dans un autre contexte par le passé. Mais aujourd'hui la femme n'a pas besoin d'être condamnée à la discrétion pour évoluer en société. La femme est aujourd'hui chef d'entreprise, chauffeur de bus et même haut gradé de l'armée dans certains pays.

Il ne faut pas nier que certains, hommes comme femmes, aiment à faire leur Tartuffe ou du moins laissent supposer un soupçon de pharisaisme dans leur manière ostentatoire de "pratiquer leur foi". De même que je n'exclue pas ici l'orthodoxie de certains juifs ou chrétiens en la matière.

D'une autre part, il ne faut pas perdre de vue le jeu très dangereux dans lequel se sont engagées quelques monarchies du Golfe depuis près d'un demi siècle en diffusant leurs lectures très rigoristes et en finançant des prêcheurs bien formatés. Il est de notre devoir de condamner les doctrines obscurantistes du wahhabisme et d'en finir avec le salafisme religieux.

La burqa est déjà interdite en France depuis 2010 et je soutiens ce choix intelligent et évident. Je sais que lorsque l'on vit dans un pays qui n'est pas le nôtre, on obéit à ses lois mais que d'un autre côté, ce pays doit aussi garantir les droits fondamentaux communément agréés et faire un effort de compréhension sans instrumentaliser la chose pour des fins politiciennes.

Seulement, dans le cas de la burqa, l'interdiction doit aussi être accompagnée par une explication, un débat, entre les musulmans d'abord, et ne doit pas uniquement venir de haut en voulant s'imposer violemment car sinon elle entraînerait une réaction radicale, ce qui est un peu le cas aujourd'hui.

Si aujourd'hui en France le port de tels vêtements est justifié par un sentiment d'agression et de marginalisation, je trouve cette réaction légitime. Plus une partie embête l'autre, plus l'autre titille la première. Le bras de fer est ridicule mais surtout contre-productif. C'est pour cela qu'il faut engager un débat. Mais ce débat est quasi impossible quand on voit le niveau de certains individus choisis et souvent parachutés au sommet des institutions représentatives du culte musulman en France.

Encore une fois le paternalisme étatique (accompagné d'une réminiscence du paternalisme colonial d'antan) y est aussi pour quelque chose comme en témoigne la très controversée nomination de Chevènement à la tête de la Fondation pour l'Islam. Mais il ne s'agit pas d'accuser celui-ci ou celui-là. La faute est toujours partagée. Il faut trouver des solutions. L'heure est grave et le virage que prend l'Europe est dangereux. Il faut laisser le débat à l'abris de la récupération politique. Les politiques n'ont pas à décider de l'Histoire, de la sociologie, de la morale, de la philosophie, ces choses sont du ressort des personnes spécialisées dans ces matières-là.

Et pour cela, il faut que les musulmans cessent d'être passifs et cessent d'attendre qu'un homme politique dérape sur l'islam pour critiquer son ignorance. Il faut prévenir cette ignorance en engageant un débat et une réflexion entre les musulmans, il faut une concertation, un accord commun. Pourquoi il y a quelques années ces questions ne se posaient-elles pas? Qu'est ce qui s'est perdu en route? Les musulmans débattent peu, c'est un fait, et depuis des siècles déjà. C'est sans doute une des causes du déclin de notre culture. Nous avons tué Averroès de nos propres mains, nous avons assassiné Avicenne, Ibn Khaldoun et nos grands penseurs en condamnant leurs œuvres à l'oubli. Moi-même je ne dispose pas des réponses à ces questions. Des gens brillants comme Ali Abderraziq et Mohamed Abed Al-Jabri ont essayé d'y répondre.

Bref, j'écris ceci car comme beaucoup, on en a un peu marre des pseudo-débats stériles et des discours ruminés par les politiques à l'approche de chaque nouvelle élection. C'est à nous, pas à eux, de trouver des solutions. En outre, je continue à penser que ce qui importe en définitive, ce n'est pas ce qu'on porte sur la tête mais ce qu'on a dans la tête... et dans le cœur.

LIRE AUSSI:
Close
Quand le voile devient in
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée