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Le soupir du Maure

Publication: Mis à jour:
ALHAMBRA
Wikimedia Commons
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A l'âge de quinze ans je visitais Grenade et l'Alhambra pour la première fois. Cette première visite fut dominée par une admiration niaise et par un sentiment de culpabilité lié à une certaine indifférence émotionnelle. C'était comme rendre visite pour la première fois à un vieux patriarche dans la famille dont on ne sait que peu de choses et dont on ne réalise la véritable valeur que lorsqu'il est trop tard, souvent.

On regrette alors de ne pas avoir suffisamment conversé avec cette personne et profité de sa présence. Mon souhait a été donc de retourner en pèlerin à Grenade pour mieux m'imprégner de ses mystères. Quatre ans plus tard, c'est un étrange mélange de mélancolie et de gaieté qui me prennent lorsque depuis la terrasse de notre chambre donnant sur les Palais de l'Alhambra, j'entreprends l'écriture de ce modeste poème élégiaque. Ces quelques vers sont pour moi comme les mots que l'on prononce sur la tombe d'un ami, une épitaphe ou un bouquet de chrysanthèmes. Comme un dernier soupir, c'est pour moi le soupir du maure.

Alhambra!

Palais que les maîtres firent jaillir de la terre tels des arbres
S'enracinant comme une dentelle d'argile au revers de marbre
Sur les hauteurs de Grenade qui arbore son diadème crénelé
S'apprêtant à accueillir la fraîcheur ibérique d'une nuit étoilée

La Sabika!

Pleine de majesté est cette colline aux jardins verdoyants
A son dos éléphantesque est harnaché un howdah d'ébène
Tel un anneau serti d'un rubis rutilant
Sceau des conquérants et chevalière des reines
Retiré du doigt de la Horra et passé au doigt d'Isabelle
Qui changea les croissants en croix, les mosquées en chapelles

Voilà que la forteresse cisèle le splendide océan stellaire
De ses tours qui rougissent aux dernières lueurs solaires
Les étendards flottent et baignent dans la blancheur immaculée
De la Sierra Nevada dressant à l'arrière ses cimes enneigées

Au pied de la colline se prosternent de simples êtres
Misérables aux rêves champêtres
Peuplant les faubourgs d'Albaicin
Dans leurs songes des couronnes se dessinent
Autour de leurs têtes roturières
Enivrées par cette opulence grossière
Qui nourrît leurs fantasmes crédules
Les envieux narrent alors à leurs enfants et fabulent
Sur la vie de cour du temps des Maures
Harems et divins élixirs, nuits de soie et d'or

Alhambra!

Aux mille harmonies et secrets mathématiques
Étouffés dans la profusion éclatante et colorée
De tes zelliges à la complexité géométrique
Héritée des savants de la mer Égée
De leurs œuvres traduites en arabe à Bagdad puis en latin à Tolède
Sous l'égide de rois érudits, mécènes et aèdes
Lorsque le Nord froid ne connaissant alors ni Aristote ni Archimède
Se réchauffait encore d'autodafés carburés d'une ignorance qui l'excède

Alhambra!

Tes plafonds marquetés en nids d'abeilles
Tes muqarnas, stalactites et autres merveilles
Tes arabesques fécondant tout espace vide
Telle l'épée damasquinée du dernier Nasride
Se décuplent et se multiplient sans cesse
Au-dessus de la tête du visiteur et clament ta richesse

Les douze gargouilles léonines feignent de porter sans gène
Des trois vasques initiales la plus grande faite d'albâtre
Au son de trémolos l'eau coule au bout de cette fontaine
Au milieu du patio où les sultans pouvaient s'ébattre

D'un filigrane de plâtre jauni la cour est bordée
Tel un rideau de guipure agencé en arcades
Brodé de vers d'Ibn Zamrak qui forment des ourlets
Au dessus des chapiteaux des fines colonnades

Un oiseau s'égare dans la salle des Abencérages
Ses battements d'ailes résonnent
Dans un silence de reddition et de rage
Qui pèse et culpabilise sans que nul ne soupçonne
Le chagrin infini de ces murs solitaires
Dont les stucs voilent le deuil avec pudeur
Privés de la gaîté du luth de ce bon Ziriab débonnaire
Dont le plectre fit danser tout l'Andalus et battre le coeur

Grenade!

D'un ancien royaume tu es la princesse déchue
Qui partage à présent la couche d'un inconnu
Tandis que le linceul de tes amants
Devenu le drap nuptial de ton avilissement
Se mouille de larmes qui déferlent en fleuve
Comme si le Guadalquivir n'avait pas suffi
À recueillir celles de Cordoue et de Séville
Tes sœurs ainées qui te pleurent

Alhambra!

Derrière ton méchouar épargné et tes boudoirs dévolus
S'élèvent de froides bâtisses sur les ruines et les tessons
Des azulejos brisés de ces autres palais qui ne sont plus
Maudits soient ceux qui ont ruiné tes alcazars sans raison
Défiguré ton harmonie en te coupant le sein
Et planté dans ta poitrine ce poignard assassin
Ces édifices usurpateurs dont la laideur n'égale que celle du menton
De ce prince venu des Flandres, Charles cinquième du nom
Ou ceux encore qui démembrèrent ton alcazaba
Ce Petit Caporal effarouché par les tours qu'il réduisit en gravats

Alhambra!

Aux idylliques jardins du Generalife
Vergers féconds et sempervirents
Jalonnés de cyprès et d'ifs
Que jalousent l'Olympe et ses habitants

Tes belvédères sont vides, les roses sont là
Sans personne pour les cueillir
Les aqueducs traînent l'eau du Genil jusqu'à l'acequia
Sans que personne n'en boive ou la fasse frémir

Les bassins du Partal dorment dans l'odeur jasmine
Et miroitent les terrasses désertées
Qui virent autrefois des intrigues féminines
Se ficeler derrière les moucharabiehs

Alhambra!

Dernière trace sur cette terre bénie
D'un âge d'or de concorde, d'un allégorique idéal
Où le croissant, la croix et l'étoile
Partageaient sans méfiance la même mie

Un nuage de fanatisme vint alors éclipser l'oeuvre prodige
Qui mit des siècles à bâtir cet oasis de paix
Sous ce règne nouveau les ponts s'affaissent et les murs s'érigent
Dans les coeurs que les egos vinrent crisper

Seuls les fantômes d'une ère révolue
Continuent à planer sur la médina délaissée
Sur ses hammams vides qui se sont tus
Sa césarée et ses foundouks que les marchands ont quittés
Traversant une dernière fois l'immense porte d'Elvire
Préférant tout abandonner plutôt que de se laisser asservir

Les venelles grenadines semées de galets
Qui virent passer Ibn Al Khatib et Léon l'Africain
Portent les échos de leurs voix lancinantes au fond des allées
Comme un testament au destinataire incertain

Alhambra!

Dot des conquérants
Acropole d'un éternel exil
Princesse orpheline clouée au pilori du temps
Terrible sort que celui de te voir fébrile
Te dérobant peu à peu face à l'impitoyabilité des vents

Alhambra!

Toi l'ultime témoin du raffinement palatin
Toi l'armure d'apparat des princes-poètes
Qui ravalèrent leurs homériques épithètes
En se retirant amers sur l'Aventin

Alhambra!

Les badauds sont venus chercher en toi
Une chaleur maternelle
Mais tout est si figé et coi
Hanté d'une douleur sempiternelle

De Chateaubriand, d'Irving ou d'Hugo
Lequel de ces témoignages inégaux
Peut avoir la prétention de conter ton histoire
Parler de tes malheurs que l'on se saurait voir

Alhambra!

Toi la veuve des rois
Si fiers autrefois
Toi le souvenir pétrifié
Du faste outrancier
Toi la tragédie arabe et le trophée christianisé
Toi le joyau que l'on ne put emporter avec soi