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Il est temps que l'Occident assume son passé colonial

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MONUMENT RENAISSANCE AFRICAINE SENEGAL
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Photo: Monument de la renaissance africaine, Dakar, Sénégal.

INTERNATIONAL - En France, il aura fallu assister à des présidentielles scénarisées par Sergio Leone où les candidats ne ratent plus aucune occasion pour dégainer et tirer à boulets rouges sur leurs adversaires, où le bruit assourdissant des myriades de casseroles étouffe toute velléité de discernement et de circonspection de la part d'un électorat exaspéré, submergé de promesses et de démagogie, pour se rendre compte à quel point ce pays, et plus généralement l'Occident, a du mal à regarder un pan de son histoire en face.

Partout, lorsque les hommes politiques n'ont plus de véritable projet politique, lorsqu'il faut masquer la faiblesse de leurs programmes et leur incompétence, lorsque plus aucun tour ne demeure dans leur besace et que ceux-ci ont failli en tant que politiques, ils se mettent à parler en tant que théologiens, sociologues et historiens, en ressassant des sujets qu'ils maîtrisent peu ou pas mais qui ont le mérite d'être assez polémiques pour faire diversion. Ainsi, lorsqu'il faut discuter du chômage, de l'éducation, de la corruption des élus, de la politique étrangère, de la crise des réfugiés et autres, on commence à entendre parler de choses comme la laïcité ou de l'identité nationale lorsque l'on ne s'abaisse pas à débattre de la nourriture dans la cantine des écoliers ou de la nature des maillots de bain que doivent porter les femmes sur les plages publiques en France.

C'est en effet quelque peu dommage et navrant que les politiques se réapproprient et récupèrent une fois de plus, et dans pareil contexte politique où ne survit plus aucune pudeur ni plus aucune décence, un épisode de l'histoire contemporaine douloureux et non encore cicatrisé comme la colonisation. Et ce, tantôt pour pêcher dans les eaux du Front National comme avec François Fillon ou tantôt pour jouer les moralisateurs comme avec Emmanuel Macron. Il est d'autant plus dommage que ce soit ce dernier, cet arlequin de la politique, ce Scapin d'une gauche qu'il roua de coups comme Géronte le croyant être à son service avant de la quitter, qui dise que la colonisation fut bel et bien un crime contre l'humanité.

Oui, le même qui, le 23 janvier 2017 lors d'une conférence de presse à Beyrouth, a rejeté l'idée d'une reconnaissance de l'Etat palestinien par la France et a refusé tout en condamnant le mouvement BDS de "mettre la pression sur l'Etat hébreu", ce qui signifie en langage politique qu'il ne compte s'opposer ni aujourd'hui ni demain à la progression de la colonisation dans les territoires palestiniens. Par ailleurs, ses derniers propos sur la colonisation ne sont pas à dissocier des propos inverses de Fillon qui disait en bon Jules Ferry le 28 août 2016 dans son fief de Sablé-sur-Sarthe que "la France n'est pas coupable d'avoir voulu partager sa culture aux peuples d'Afrique". On se demande si Macron ne cherche pas à séduire l'électorat français issu de l'immigration. Alors, dire que la colonisation est un crime contre l'humanité, une "macronade" ou une déclaration sincère? Qui sait? Après tout, même un ancien banquier de la Rothschild & Cie a le droit d'avoir des convictions.

Ce qu'en pense Emmanuel Macron importe très peu en vrai. Ce n'est pas la parole d'un politique et encore moins un pugilat idéologique qui va donner de l'authenticité à un fait historique longtemps avéré. Ce qui est intéressant d'analyser par contre c'est le degré de divergence des points de vue que ses propos ont créé chez la population. Une enquête de l'Ifop publiée le lendemain des déclarations du fer-de-lance du mouvement "En Marche!" révèle que seulement 51% de la population est favorable pour dire que la colonisation est un crime contre l'humanité. Ce qui signifie que la moitié de la population doute encore de cela. Il est en effet sidérant de voir de tels propos prêter encore à discussion au XXIe siècle et de voir qu'ils ne suscitent pas encore l'unanimité. Il est encore plus affligeant de constater que plus d'un demi-siècle plus tard nous soyons encore à l'étape de discuter de la nature criminelle de la colonisation alors que nous devons être à l'étape des excuses.

Pourrait-on aujourd'hui remettre en cause la déportation des Arméniens ou des Juifs ? Pourrait-on choisir de qualifier le massacre de juifs sous le nazisme de génocide, d'ethnocide et de crime contre l'humanité et de ne pas utiliser la même sémantique pour le massacre des Arméniens? Alors pourquoi le massacre de plus de 6 millions de Congolais par les Belges sous Léopold II durant l'époque coloniale n'aurait-il pas le droit d'être qualifié de crime contre l'humanité? Le massacre de milliers d'Ethiopiens par les Italiens est-il moins important? Le massacre des Namas et des Hereros perpétré par les Allemands en Namibie n'a-t-il pas le droit d'être qualifié lui aussi d'ethnocide et de crime contre l'humanité? Ou peut-être que ces noirs ne font simplement pas partie de l'humanité (européenne)? Peut-être qu'il faudrait aussi que l'on remette au jour cinq siècles plus tard le débat sur le fait que les noirs aient ou non une âme comme durant la controverse de Valladolid? La colonisation n'a-t-elle pas d'ailleurs conduit à la disparition de peuples entiers en Amérique sous l'égide des Espagnols? La colonisation n'a-t-elle pas engendré la mise en place de camps de concentration à Cuba par les Espagnols ou de meurtres organisés à Madagascar par les Français? Ou bien faut-il justifier ces crimes par un contexte de "pacifications" comme en Algérie? L'apartheid en Afrique du Sud ne fut-il pas un crime contre l'humanité?

Faut-il attendre que le label "crime contre l'humanité" soit approuvé par le Mémorial de la Shoah comme ce fut récemment le cas pour le massacre des Namas et Hereros pour savoir quel crime ou plutôt quelle population peut bénéficier de cette appellation qui devient presque un privilège? Fallait-il que l'on attende les procès de Nuremberg pour qu'enfin le terme de "génocide" fasse son entrée dans le droit et pour se rendre compte que la déportation des juifs ne fut pas la seule partie "honteuse" de l'histoire européenne mais qu'une pléthore de massacres de même envergure ont été perpétrés par le passé? Il faut avouer que cela est difficile à assumer.

Mais vous serez gentils, braves sceptiques, de penser comme nous qu'il faut bien un responsable, n'est-ce pas? Car s'il advient un jour que l'Europe doive compenser tous les malheurs qu'elle a causés à l'Afrique, il est évident que l'Europe devra rendre tout l'or, tous les diamants, tous les métaux, tout l'uranium, tout le pétrole, tout le charbon et tout le gaz qu'elle a jadis confisqués à l'Afrique et qu'elle continue à lui pomper et bien plus encore. Pour autant, la colonisation s'est-elle achevée lorsqu'on continue à voir la mainmise des États occidentaux sur les ressources et les économies de pays d'Afrique noire? Cette colonisation s'est-elle achevée lorsqu'en 2017 on parle encore de franc CFA (franc des Colonies Françaises en Afrique) qui empêche tant de pays d'accomplir leur souveraineté monétaire et de tendre vers leur développement et décollage économique? Dans un tel contexte d'interdépendance économique, nous comprenons en effet qu'il est difficile d'assumer tous ces torts.

Après la fin de la décolonisation territoriale de l'Afrique, ce que l'on appelle aujourd'hui néo-colonisation a continué et a fleuri tant sur le plan économique que culturel. Malgré l'accession de tous les États africains à l'indépendance, l'Occident n'a pas abandonné son cynisme et son paternalisme et a méprisé la volonté et l'aspiration des populations africaines à la liberté, à l'autogestion, à l'affranchissement. Tant de chefs d'état et de militants tiers-mondistes africains de l'ère postcoloniale, animés d'un désir de progrès et qui constituaient un espoir pour leurs nations, ont été liquidés par les États d'Europe car trop encombrants et menaçants comme le centrafricain Boganda, le congolais Lumumba, le togolais Olympio, le burkinabé Sankara et tant d'autres. Sans parler bien évidemment, de plus de cent ans de "bavures" causées aux Algériens et aux Algériennes massacrés, violés, écorchés ou encore jetés dans la Seine dans l'unique but de répandre cette "œuvre civilisatrice". Quelqu'un peut-il nier encore l'existence durant les années 1950 de "camps de regroupement" en Algérie où les autochtones étaient déportés? "Camps de regroupement", un euphémisme pour parler de camps de concentration. Certains diront que l'utilisation de l'expression de camp de concentration est déplacée, mais ne concentrions-nous pas des civils dans ces "camps de regroupement" algériens comme à El-Djorf en empêchant ces gens de sortir sous peine de mort?

D'après l'article 7 du Statut de Rome, sont admis comme crimes contre l'humanité: "le meurtre, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation [...], l'emprisonnement [...], la torture, le viol [...], la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d'ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste [...], les disparitions forcées de personnes, le crime d'apartheid et autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l'intégrité physique ou à la santé physique ou mentale". Tous ces crimes ont déjà été observés dans le cadre de la colonisation en Afrique.

La colonisation n'est pas seulement des massacres, des mutilations, des viols et des exactions en tous genres, mais c'est aussi l'asservissement, l'oppression et l'humiliation des peuples, la méprise de leurs droits les plus fondamentaux, le pillage de leurs ressources, la violation de leur souveraineté, une forme d'esclavage moderne en somme. C'est ce qui fait que la colonisation est le plus grand des crimes, et le plus grand crime contre l'humanité.

Faut-il alors supprimer, comme le désire François Fillon, ce volumineux chapitre des livres d'histoire qui rend les Français peu fiers. Faut-il leur cacher que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 n'a rien de principes universels car elle n'a presque jamais été appliquée par la France en dehors de son territoire? Faut-il réécrire l'histoire, produire une espèce de "roman national" concocté par des chauvins pour exacerber la verve patriotique populaire? Un manuel intitulé "Moi et les autres" peut-être?

Pourquoi un négationniste de la Shoah serait tout de suite condamné pour apologie et contestation de crimes contre l'humanité grâce à la loi Fabius-Gayssot, alors que le négationnisme des crimes dus à la colonisation n'est toujours pas condamnable par la justice comme une forme d'apologie de crimes contre l'humanité et provocation à la haine raciale? Pourquoi cette iniquité? Pourquoi ce double discours et cette politique de deux poids deux mesures? Quelle réponse peut-il y avoir si ce n'est que c'est l'identité de la victime qui fait la gravité du crime, que tous les morts n'ont pas la même valeur selon leur continent d'origine? En effet, il suffit de regarder le traitement médiatique dans un pays comme la France pour se rendre compte que c'est la géographie qui détermine la valeur d'un mort. Au journal télévisé, un mort en Allemagne peut ombrager aux infos un massacre de 200 personnes en Irak comme si la mort y était devenue routinière.

A Monsieur Fillon nous disons que l'histoire ne doit nous procurer ni fierté, ni honte, mais seulement des leçons. On étudie l'histoire non pas pour nous bercer d'illusions et nous distinguer de l'"autre" mais pour pouvoir appréhender la réalité. Cette fausse polémique qu'ont suscitée les propos d'Emmanuel Macron ne traduit que l'ignorance de ceux qui soutiennent que la colonisation n'est pas un crime contre l'humanité ou encore moins tout simplement un crime. En tout cas, comme pour la Shoah et bien d'autres tristes épisodes de notre histoire, un devoir de mémoire et un rappel permanent nous incombe tous pour que ce qui s'est passé ne soit jamais oublié, pour que ce qui s'est passé ne se reproduise plus jamais. Le meurtre d'un homme est le meurtre de l'humanité entière, c'est la mort de notre humanité, car l'humanité est en chaque homme.

Le grand Patrice Lumumba a dit un jour dans sa dernière lettre envoyée à sa femme: "L'histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l'histoire qu'on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu'on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité."

Enfin, au nom de tous les peuples affranchis de la colonisation, voici ce que nous disons à ceux qui soutiennent encore en 2017 que la colonisation n'est pas un crime contre l'humanité: n'interprétez pas comme un oubli de notre part le fait que nous ayons tourné la page et que nous soyons passés à autre chose. N'interprétez pas comme une faiblesse de notre part, notre indulgence et notre magnanimité qui nous interdisent la rancœur. Ne profitez pas du fait que nous ayons enterré la hache de guerre pour exhumer nos martyrs. Si de notre vivant nous avons moins de valeur à vos yeux que la vie d'un de vos compatriotes, respectez au moins la mémoire de nos morts.

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