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La fabrique de l'ennemi intime: comment le mantra du «choc des civilisations» s'est diffusé

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SALAM
courtoisie
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Y a-t-il en science politique une théorie qui alimente des attitudes ou des jugements négatifs à l'égard des musulmans? Si une telle théorie existe quelle en est la portée et quels sont les risques qui y sont associés?

Le Choc des civilisations de Samuel Huntington nous apparait comme l'exemple le plus patent d'un propos académique largement médiatisé et qui, sous couvert de scientificité, peut nourrir de tels jugements.

Il y a vingt ans, ce politiste américain publiait un ouvrage dans lequel il soutenait que les causes fondamentales des conflits mondiaux seraient «culturelles». Avec la fin de la guerre froide, l'affrontement idéologique qui opposait le bloc soviétique au bloc occidental serait supplanté par une lutte entre aires civilisationnelles, définies par une religion commune. Face à un Occident universaliste déclinant, un monde musulman à la démographie galopante et une Chine confucéenne à l'économie florissante vont s'affirmer de manière croissante pour donner lieu aux affrontements les plus intenses.

La thèse d'Huntington a fait couler beaucoup d'encre depuis sa formulation. Aussi bien des académiciens que des journalistes y ont vu des faiblesses théoriques et constaté l'absence de corroboration empirique. On a reproché à l'auteur d'homogénéiser ces aires culturelles, en faisant fi des singularités historiques et des particularités locales ou nationales. Or l'Islam n'est pas vécu de la même manière au Sénégal ou en Arabie saoudite. Des différences existent aussi bien dans l'interprétation des Textes sacrés que dans les pratiques musulmanes. Au sein d'un même pays, on observe des différences notables selon qu'on vive dans des milieux ruraux ou urbains, selon qu'on est élevé dans des familles conservatrices ou libérales. Si le fondamentalisme musulman a pu attirer certains, force est de constater qu'il est critiqué, contesté ou combattu par d'autres, au nom d'arguments théologiques très souvent.

De plus, soutenir que les conflits s'expliquent fondamentalement par des différences religieuses implique que les individus agissent principalement sur la base de ces croyances religieuses. Or il semble bien, ici comme ailleurs, que le pouvoir, l'argent, le prestige ou l'orgueil demeurent des motifs importants d'action et des mobiles puissants de luttes. Les guerres restent bien souvent profanes - pour reprendre l'expression de l'intellectuel libanais Georges Corm - et il n'est pas rare que des conflits éclatent à l'intérieur d'aires civilisationnelles. Il suffit pour s'en convaincre de penser à la guerre qui a opposé ces deux grands États musulmans que sont l'Irak et l'Iran. Aujourd'hui encore, les actes de violence commis par des organisations terroristes qui se réclament de l'Islam se soldent par un nombre colossal de victimes au sein des pays à majorité musulmane, beaucoup plus qu'en Occident. Ce rappel est important lorsqu'on souhaite contrer l'islamophobie qui ne lit la violence et l'intolérance que dans l'Islam et la haine de l'Occident.

De la même manière, on a fait remarquer à Huntington que des alliances stratégiques ou des rapports d'échange et de coopération se tissent entre aires civilisationnelles. L'Arabie saoudite demeure un allié important des États-Unis - et même d'Israël - et la plupart des États à majorité musulmane se sont résolument engagés à ses côtés dans ladite lutte au terrorisme. Si nous devions regarder les rapports entre individus plutôt que les relations entre États, sans doute verrions-nous des millions d'actes d'amitiés qui se nouent entre hommes et femmes de toutes confessions, pas loin de chez nous, sur les campus, sur les lieux de travail, dans les quartiers, sans qu'on ne veuille jamais ou presque se sauter à la gorge.

Trois Samuel Huntington en tension continuelle

Toutes ces observations sont justes, mais force est d'admettre que Samuel Huntington les fait en partie ou en totalité tout au long de son ouvrage. Entre la publication de son article en 1993 et la parution de son livre en 1996, l'auteur a eu le temps de faire lire et relire ses chapitres. En vieux brisquard de la recherche, il a absorbé la critique et pris soin de se prémunir des attaques faciles et des observations triviales. Pourquoi ces reproches demeurent donc si répandus? Aurait-on travesti ces propos? Pas tout à fait, car il existe dans le Choc des civilisations trois Samuel Huntington en tension continuelle.

Le premier est un chercheur soucieux de restituer la complexité du monde social et politique qu'il étudie, le second est un théoricien qui souhaite simplifier ce même monde en surinvestissant la variable culturelle, le troisième est un conseiller politique qui désire identifier les défis que l'Occident devra relever. Or les logiques inhérentes au monde académique, médiatique et politique ont fait en sorte que le «chercheur» est complètement passé à la trappe. En effet, pour jouer sur les trois tableaux et se diffuser, une théorie de relations internationales a besoin d'être simple, politiquement utile et émise par une autorité. Commençons par le dernier facteur.

Professeur émérite à Harvard, Samuel Huntington jouit d'une position institutionnelle forte. Il tient un discours d'autorité qui bien que critiqué ne peut être ignoré. Le puissant a l'avantage de poser les termes du débat et de pouvoir être pris au sérieux, y compris lorsqu'il ne l'est pas. Ses articles paraissent dans des revues importantes, des tribunes lui sont accordées dans des quotidiens à grand tirage et ses manuscrits se retrouvent sur les tables de maisons d'édition renommées. Relayées ainsi, ses idées se diffusent inexorablement.

La seconde raison pour laquelle la théorie s'impose est qu'elle offre une grille simple et accessible d'interprétation du monde. L'une des caractéristiques les plus valorisées dans le champ académique est la parcimonie: la capacité qu'a une théorie à expliquer un nombre important de phénomènes avec peu de facteurs explicatifs. Or Huntington le sait et c'est la raison pour laquelle tout est ramené à la religion, même si cela implique de verser dans le stéréotype essentialisant ou le sensationnalisme. Il dira que «l'Islam est incompatible avec la démocratie», «que l'invasion musulmane pose un problème» ou que les frontières de «l'Islam saignent» alors même que le chercheur mobilise des facteurs démographiques, sociologiques, économiques et organisationnels pour expliquer la résurgence historiquement située d'un discours politique : l'islamisme.

Le grand danger de la théorie d'Huntington est qu'elle rend possible et légitimise la fabrique d'un ennemi intime.

L'injonction à la simplification est toutefois trop forte. Le monde est donc ramené à une opposition binaire fondamentale. Ce procédé heuristique a fait ses preuves par le passé, comme en attestent les mythes qui évoquent la lutte du bien et du mal ou des barbares et des civilisés. Huntington expose donc une dualité simple entre l'Occident et le reste du monde. Cette dichotomie est aisément intelligible et facile à retenir. Comble de l'ironie, le théoricien opère une simplification que le chercheur va déconstruire.

La troisième raison pour laquelle cette théorie s'est imposée est son utilité politique. C'est aussi la raison pour laquelle elle peut devenir dangereuse. En réalité, ce que fait Samuel Huntington, au lendemain de la guerre froide, est qu'il désigne de nouveaux ennemis: le monde musulman et la Chine. Après la chute de l'URSS, l'administration étasunienne est pour ainsi dire privée d'ennemi. Elle en a presque toujours eu. Ce fut l'Empire britannique par opposition auquel elle a fondé sa communauté politique, celle des États indépendants, et cristallisé son identité collective. Ce fut ensuite l'Allemagne nazie ou l'URSS par opposition auxquelles elle s'est affirmée comme la porte-flambeau du libéralisme. La figure de l'ennemi a permis de fonder ou de resserrer les rangs de la communauté politique. L'ennemi est aussi cet autre à l'égard duquel la guerre est justifiable.

À l'intérieur d'une communauté politique, les individus se considèrent généralement comme des adversaires. Ils admettent ne pas partager les mêmes valeurs ou ne pas avoir les mêmes intérêts, mais évitent tant que faire se peut l'usage de la violence pour régler leurs différends. Le conflit et le dissensus sont fondamentaux à la vie politique et démocratique, mais restent domestiqués, évitant ainsi l'éclatement de la communauté.

Mais s'il advient que les membres de cette communauté politique, autrement dit les citoyens d'un même pays, se perçoivent comme des ennemis, sur la base d'identités essentiellement antagoniques, alors il y a plusieurs dangers.

Le premier est le basculement dans la violence allant jusqu'à l'éclatement de la communauté en guerre civile. Heureusement, cela demeure peu probable. Le second est un ostracisme. Les membres stigmatisés voient leur citoyenneté dépréciée et leurs droits sont rognés. Les exemples historiques abondent. Il ne faisait pas bon être communiste aux États-Unis dans les années 1950-60. Cette identité politique était suffisante pour faire de vous un suspect, l'ennemi public numéro un et justifier à votre égard des mesures répressives : surveillance, emprisonnement arbitraire, campagnes de dénigrement. Le grand danger de la théorie d'Huntington est qu'elle rend possible et légitimise la fabrique d'un ennemi intime.

Il faudra donc espérer que l'effet performatif de sa théorie demeure limité et que certaines de ses idées soient battues en brèche si l'on entend promouvoir le Vivre-ensemble.

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