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Tunisie, le seul joker islamiste du monde arabe

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L'Islam politique est-il en mesure de s'adapter aux exigences d'un système démocratique et jouer ainsi un rôle constructif dans l'évolution des systèmes politiques dans le monde arabe? Les pays à majorité musulmane qui se sont récemment démocratisés, l'Indonésie et la Turquie, et dans une moindre mesure la Malaisie, ne sont pas des pays Arabes et leurs constitutions sont carrément séculaires.

Il ne reste plus que la Tunisie

Dans le monde arabe, qui n'a jamais connu une gouvernance démocratique et encore moins un régime islamique démocratique, l'expérience des Frères Musulmans en Egypte et les tristes développements auxquels elle vient de donner lieu reposent la question de la viabilité de l'Islam politique dans le monde arabe. La situation économique et politique s'est tellement dégradée que l'armée s'est vue obligée - dit-elle - d'intervenir pour sauver le pays et répondre à la demande du peuple! La légitimité de cette approche est très controversée. Une analyse objective des conditions de déroulement de cette expérience, et les raisons de son échec, est nécessaire. On y reviendra prochainement après étude approfondie de cette question.

Il ne reste plus que la Tunisie, où Ennahda, parti islamiste leader d'une coalition au gouvernement, continue à mener une transition de plus en plus difficile. L'expérience tunisienne pourra-t-elle devenir une exception à l'échec systématique de l'islamisme politique dans le monde arabe?

En Tunisie, plusieurs facteurs jouent en faveur d'une transition qui pourrait éventuellement réussir: à coté d'une classe moyenne largement majoritaire et instruite, la culture d'un islam modéré et ouvert cultivée par la Zitouna, l'une des plus anciennes universités de théologie islamique, dont la modération religieuse et le modernisme de la pensée sont bien reconnus dans le monde arabe, il faut ajouter le tempérament méditerranéen modéré du peuple tunisien et peut être l'attrait pour la démocratie contracté par les membres d'Ennadha, le parti au pouvoir, lors de leur long exil en Europe.

Après plus d'un an de pouvoir la question que l'on a cessé de se poser est la suivante: Est-ce que le parti Ennahda est réellement acquis aux valeurs démocratiques pour faire aboutir le processus de transition en cours? Dans ce qui suit nous allons brièvement montrer que le doute subsiste quant aux convictions démocratiques d'Ennahda. Notre conclusion est basée sur une analyse du positionnement politique de ce parti vis à vis de deux questions importantes pour toute démocratie: l'état de droit sous l'angle de son application aux problèmes de sécurité et à l'indépendance de la justice; et ensuite la conception d'Ennahda vis-à-vis de la nature de l'état et des droits humains.

Stratégie électorale

Depuis sa victoire aux premières élections démocratiques en Octobre 2011, le parti Ennahda s'est employé à jouer le rôle d'un parti unificateur de l'islam politique en Tunisie et à se donner une image d'un parti islamiste modéré et démocratique. Ce positionnement est un choix stratégique pour élargir sa base électorale et apparaître vis à vis de la communauté internationale comme étant le seul rempart contre un islam politique radical. Toutefois, avec l'émergence des partis à référence religieuse, et l'affirmation graduelle de son aile radicale, Ennahdha s'est vu obligé de graduellement opérer un glissement vers la droite dans l'espoir de maintenir toutes les tendances islamistes sous son contrôle.

Les exigences contradictoires des modérés et radicaux du camp islamiste, ont obligé Ennahdha d'adopter un discours ambigu, qui, avec le temps, a semé la confusion et révélé des incohérences dans les convictions politiques du parti. Le parti islamiste n'a pas cessé d'atermoyer entre état pluraliste civil et état islamiste, droits humains universels et droits subordonnés aux valeurs islamiques, etc. La confusion créée a progressivement aliéné aussi bien les radicaux que les modérés du camp islamiste, et généré une forte polarisation politique entre libéraux et Islamistes, conduisant à une division sociétale et à l'émergence d'une violence politique sans égale dans l'histoire récente de la Tunisie.

Plus important encore, ce discours ambigu a confondu ses partenaires au pouvoir et déstabilisé les institutions de transition, principalement l'Assemblée Nationale Constituante, dont le dysfonctionnement et les nombreuses diversions sont à l'origine de retards importants dans la préparation de la constitution.

Radicalisation rampante

Le soutien implicite d'Ennahdha aux islamistes radicaux et à des organisations violentes, à travers l'impunité et la protection dont ils ont bénéficié, a conforté ces groupes dans l'idée qu'ils peuvent jouer un rôle important dans la vie politique du pays. De ce fait, ils sont devenus de plus en plus exigeants allant jusqu'à vouloir imposer l'islamisation de l'Etat dans la nouvelle constitution.

Résultat de cette radicalisation rampante et implicitement encouragée par la non application de la loi, la violence perpétrée par ces groupes extrémistes s'est progressivement intensifié. Au cours des deux derniers mois, les Ligues de protection de la révolution (LPR) ont intensifié leurs attaques contre les partis d'opposition et les membres de la société civile qui osent critiquer Ennahdha ou le gouvernement. Ces ligues sont considérées par M. Ghannouchi, président du parti Ennahda, comme étant "la conscience de la révolution".

Cinq mois après l'attaque de l'ambassade des Etats-Unis en septembre dernier, par des membres d'Ansar al Sharia en association avec des groupes salafistes, Chokri Belaïd, figure de proue de l'opposition et leader de la gauche laïque, a été assassiné par des personnes sensées appartenir à des groupes islamistes radicaux. L'assassin et les commanditaires ne sont toujours pas arrêtés.

Plus encore, les clashes meurtriers de ces dernières semaines entre l'armée tunisienne et les jihadistes affiliés à Al-Qaida, qui ont eu tout le temps nécessaire pour s'établir au Mont Chaambi, près de la frontière algérienne - résultat d'une politique permissive vis à vis des groupes radicaux - , ont ébranlé la sécurité nationale du pays. En quasi-parallèle aux évènements graves de Chaambi, Ansar al-Sharia, un autre groupe islamiste radical, a fait fi de l'interdiction du gouvernement, et affronté les forces de sécurité pour tenter de tenir son Congrès annuel à Kairouan ou à Tunis.

Devant la gravité de la situation et en réponse à la pression de la population, les dirigeants d'Ennahdha ont, pour la première fois, appelé le gouvernement à une stricte application de la loi, indépendamment de l'identité des personnes en cause. Ils ont également apporté leur soutien à la décision du gouvernement d'interdire le Congrès d'Ansar al Sharia et de combattre les jihadistes affiliés à Al Qaida.

L'enchainement et l'intensification de la violence politique au cours des derniers mois ne sont pas fortuits. Certains y voient une instrumentalisation des groupes radicaux pour détourner l'attention du public des graves problèmes économiques et sociaux qui préoccupent le plus la population.

D'autres y voient une suite logique d'une politique permissive et de consolidation de pouvoir privilégiant les pratiques d'intimidation et de domination à l'application de la loi. D'autres exemples viennent conforter ce point de vue, dont principalement: les retards considérables dans la mise en place de la justice transitionnelle; le contrôle du secteur judicaire et le manque de volonté politique de le réformer; les nombreuses difficultés créées pour retarder la réforme du secteur des médias et la mise en place de son instance de régulation indépendante; les nominations partisanes dans le secteur public, etc.

Quand on sait le poids du parti Ennahda dans la prise de décisions au sein du gouvernement et de l'Assemblée, il est difficile d'affirmer sans réserves que ce parti est totalement acquis à l'Etat de droit et au respect de la loi, l'un des piliers fondamentaux de toute démocratie.

Défi constitutionnel

Avec deux camps, libéral et Islamiste, porteurs de projets de société différents, écrire une nouvelle constitution, dans un environnement aussi difficile, est devenu un véritable défi. Au cours d'un peu plus d'un an de travail, ponctué par des crises politiques parfois aigues, l'Assemblée nationale constituante, dominée par une Troïka, - composée d'Ennahdha, parti islamiste, et de deux petits partis connus pour être d'obédience libérale, Ettakatol et le CPR (Congrès pour la République) - a produit au moins trois versions successives de la nouvelle constitution.

Lors de la rédaction des versions successives, le camp libéral et la société civile ont souvent cru avoir arraché certaines concessions au parti islamiste Ennahda en faveur des droits civils, parmi lesquels la liberté de culte, le caractère civil de l'état et l'exclusion de la référence à la Charia en tant que source pour les lois, l'affirmation de la souveraineté du peuple, etc. Lors de sa dernière visite à Washington au mois de mai, M. Rached Ghannouchi, cofondateur d'Ennahdha, a loué les avantages de l'approche participative soutenue par son parti et a réitéré son attachement aux valeurs démocratiques.

Toutefois, un examen un peu plus approfondi de l'origine des crises successives ayant émaillé la préparation de la constitution soulève certaines questions quand à la réalité de l'engagement démocratique du parti Ennahda. En effet, chaque version du projet de constitution a effectivement comporté des améliorations mais il a aussi apporté de nouvelles déficiences.

La persistance de déficiences, et les retards qui en ont découlé sont le plus souvent le fait d'un bon nombre d'élus d'Ennahdha qui souvent reviennent sur ce que leurs leaders ont accepté lors des débats organisés à cet effet par les diverses instances de la société civile. La crise provoquée par la dernière version publiée du projet de constitution illustre cette politique de remise en cause perpétuelle adoptée par les élus d'Ennahda. Les accords obtenus dans le cadre du dialogue national organisé par l'UGGT pour remédier aux déficiences identifiées dans cette version ont été rapidement remis en cause dès la reprise des débats au sein de l'Assemblée. Tout récemment, une autre crise a éclaté lorsque l'Assemblée a voulu organiser une discussion en plénière alors que certains articles (notamment le fameux chapitre 10 sur les mesures transitoires) n'avaient pas été débattus en commissions.

L'ambivalence pour stratégie

Certains voient dans cette apparente dissension entre les membres et les chefs d'Ennahda, un parti réputé pour sa discipline, un simple partage de rôles s'inscrivant dans la stratégie du double discours adoptée par Ennahda. D'autres y voient une manifestation de la fracture interne entre deux camps: radical et modéré, avec une ascendance de plus en plus forte du camp radical au sein d'Ennahdha.

Toujours est-il que cette ambivalence entretenue par Ennahda tout au long du processus de préparation de la Constitution concernant la nature de l'Etat et les droits de l'homme a créé au sein de l'Assemblée un climat de perpétuelle tension et de méfiance avec en prime une forte polarisation de la société et un dysfonctionnement de l'Assemblée.

Le parti Islamiste tunisien a certainement évolué au contact d'une société civile déterminée et de la partie réellement démocrate de l'opposition, mais c'est au prix d'une vigilance de tous les instants de l'opposition et d'une résistance héroïque de la société civile que des concessions sont de temps en temps arrachées au parti islamiste. Il ne s'agit pas de concessions faites en raison d'une adhésion franche et volontaire d'Ennahda aux principes de la démocratie et de l'Etat de droit. Une analyse plus fine montre que dans plusieurs cas, des concessions ont été faites en période de crises aigües, vraisemblablement pour dissiper les tensions et apaiser le mécontentement des citoyens.

Quoiqu'il en soit, la Tunisie se trouve à un moment crucial de sa transition démocratique. Ce qui se passe actuellement en Egypte devrait inciter toute la classe politique à privilégier le vrai consensus et l'inclusion et non le semblant de dialogue et de concertation, dont les résultats sont sans cesse ignorés par le parti majoritaire.

Le spectre égyptien

La population et la communauté des affaires sont excédés par une transition qui n'en finit pas. Les effets de cette prolongation inutile sont dramatiques. La combinaison de l'instabilité politique, de l'insécurité, et de la violence qui prévalent actuellement ont refroidi les investisseurs, retardé la reprise économique, déséquilibré les finances publiques, endetté le pays, épuisé les réserves en devises, aggravé le chômage, surtout des jeunes, sinistré des secteurs clés comme ceux des phosphates et du tourisme, érodé le pouvoir d'achat des citoyens, affaibli l'administration publique, exténué les services de sécurité et mis en danger la sécurité du pays.

La classe politique doit tout faire pour éviter au pays de subir un autre choc à l'instar de la rébellion (Tamarod) en cours en Egypte. La Tunisie d'aujourd'hui n'a plus la résilience économique qu'elle avait au début de 2011 et qui lui a permis de faire face aux chocs de la révolution. Aucune loi ne pourra immuniser la révolution, surtout quand celle-ci aggravera la discorde, la division et l'instabilité. La révolution sera immunisée lorsque des institutions démocratiques stables auront été établies, la reprise économique est engagée, et des opportunités d'emplois, surtout pour les jeunes, sont enfin créées pour toutes et tous.

Maintenant que l'écriture de la nouvelle constitution touche à sa fin, Ennahda doit opérer un choix clair et définitif. Si Ennahda veut s'inscrire dans un projet de société démocratique, pluraliste et ouvert, il faut qu'il use de sa majorité à l'assemblée pour refléter ce choix dans le projet final de la constitution, dénonce sans équivoque la violence politique et accepte publiquement la dissolution des Ligues de protection de la révolution.

A travers leur histoire, les peuples arabes ont crié haut et fort leur soif pour la liberté. Ils ont toujours dénoncé la politisation de leur noble religion. Malgré les nombreuses dominations à travers l'histoire, ils ont su conserver leur identité et préserver leur attachement à leur foi sans aucune intermédiation. Pour cela, ils n'ont besoin de personne. Ils ont besoin que l'on respecte leur liberté pour faire jaillir le potentiel de créativité, d'innovation et de développement de leur pays.