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Reprise de la transition: Grand défi mais dernière chance

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On peut débattre longtemps pour savoir si le premier président civil démocratiquement élu en Egypte, Mohamed Morsi, a été écarté par un coup d'Etat militaire ou par la volonté du peuple. Les arguments pour et contre sont aussi nombreux d'un côté comme de l'autre. Mais il est indéniable que la manifestation populaire du 30 juin qui a provoqué l'éviction du président Morsi était le plus grand mouvement de masse dans l'histoire de l'Egypte. Elle constitue sans doute un témoignage de l'échec de cette première tentative de transition en Egypte.

Echec du premier essai

Les politiciens, les généraux, et les juristes égyptiens, toutes appartenances politiques confondues, n'ont pas réussi à s'élever au-dessus des intérêts de courte vue pour apporter un début de solution aux demandes de la population, et jeter les bases d'une nouvelle Egypte démocratique et solidaire. La destitution d'un président élu aurait dû être évitée pour consacrer la légitimité du suffrage populaire, et ne pas flouer un des principes de base - et non le seul - de toute démocratie.

Il est vrai que l'attachement excessif de la Confrérie à une seule des règles de la démocratie, à savoir le suffrage populaire, pour se permettre des écarts par rapport aux autres règles démocratiques, tels le respect des libertés individuelles, la liberté d'expression, ou la participation des autres acteurs politiques et sociaux, n'ont probablement pas permis ni le minimum de confiance, ni cette indispensable collaboration entre les forces actives du pays dans cette phase sensible de transition.

Un statu quo précaire

La profonde polarisation de la société égyptienne, que la chute de Morsi va exacerber davantage, pourrait conduire à une banalisation de la violence et une aggravation de l'instabilité. Un avant-goût de cette violence s'est produit le 8 Juillet 2013, lorsque les forces de sécurité ont ouvert le feu sur les milliers de partisans venus demander la restauration de Morsi. Ce triste évènement, et ceux qui l'ont suivi, les attaques répétées au Sinaï, et le refus des Islamistes de faire partie des nouvelles instances de transition, font craindre à de nombreux Egyptiens le développement d'un scénario de guerre larvée à l'Algérienne (en 1992), ou d'une évolution similaire à celle du coup d'Etat du général Pervez Musharraf au Pakistan en 1999 et dont on connait les déboires.

L'Egypte est dans une situation politique et économique des plus précaires depuis le départ forcé de Moubarak. Il faut toutefois espérer que les expériences passées et les erreurs commises vont permettre à toute la classe politique égyptienne de tirer les enseignements nécessaires, afin de mieux gérer et, pourquoi pas, réussir cette nouvelle transition.

Manifestations après la destitution de Morsi: Entre joie et douleur
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Division et polarisation, les erreurs des Frères Musulmans

Il est clair que le processus de la première transition était déficient. Au lieu d'unir les différentes forces politiques autour d'un ensemble de règles de jeu et d'un projet acceptés par une très large majorité des forces politiques, le processus adopté, et surtout son aspect constitutionnel, a fini par diviser, voir polariser, la société sur la base de considérations religieuses et identitaires qui n'avaient pas lieu d'être dans une telle civilisation, millénaire et tolérante. Les étapes de la transition n'ont jamais été clairement définies. De plus, contrairement, par exemple, à la Tunisie et d'autres transitions passées, en Egypte, un président avec pleins pouvoirs a été élu alors que la nouvelle Constitution était encore en cours d'élaboration.

En conséquence, doté des pleins pouvoirs et en présence d'une opposition fragmentée et d'une société civile affaiblie, le président Morsi s'est cru avoir tous les droits pour enraciner le pouvoir des Frères, contrôler les structures de l'état, marginaliser l'opposition libérale et réduire l'influence de ses partenaires salafistes. C'est ainsi qu'il a décrété avoir tous les pouvoirs, ordonné l'achèvement de la Constitution sans participation de l'opposition, et l'organisation d'un référendum qui a connu un faible taux de participation (environ 33% des votants).

Une opposition déconnectée du peuple

Beaucoup de reproches peuvent également être faits aux forces de l'opposition, et de la société civile en général. Elles sont restées divisées et trop loin des bases populaires pour pouvoir concurrencer les Frères de manière efficace. Elles n'ont pas été capables de développer un discours modéré et une stratégie de rapprochement et de consensus pour apaiser les craintes de rejet et les perceptions de persécution que la Confrérie continue à ressentir malgré sa position. En revanche, l'opposition a systématiquement refusé de coopérer avec le gouvernement Morsi, pariant sur son isolement politique et la résistance de l'état profond.

La deuxième révolution, le fait d'une intervention militaire et d'un soulèvement populaire sans précédent, a mis en évidence l'ampleur de la désapprobation d'une grande partie de la population, vis-à-vis non seulement de la gouvernance des Frères mais aussi du processus de transition adopté par les militaires et ensuite par les Frères lors de la première révolution. Ceux qui sont descendus dans les rues - qui sont pour la plupart des laïques, libéraux, et éduqués - ont été essentiellement motivés par des aspirations de libertés et de citoyenneté similaires à celles de toutes les classes moyennes du reste du monde.

Dans ce contexte, en plus du défi de convaincre tous les acteurs politiques de participer activement à la direction de cette nouvelle tentative de démocratisation, condition nécessaire pour stabiliser rapidement le pays, la réussite de cette seconde révolution va dépendre de trois facteurs principaux.

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Constitution et intégration

Tout d'abord, l'Egypte a besoin d'une feuille de route de transition politique claire, réaliste et régulièrement communiquée au public, avec pour principal objectif l'élaboration d'une Constitution qui sera acceptée par toutes les composantes de la société égyptienne. Le nouveau processus de transition doit mettre l'accent sur le consensus comme règle de prise de décision.

L'élaboration de la nouvelle Constitution doit comprendre une large consultation et des débats publics. Un référendum populaire avec une très large participation devrait sanctionner le projet de constitution. Les nouveaux dirigeants doivent tout faire pour convaincre les Islamistes de participer à ce nouvel essai si l'on veut éviter les erreurs du passé.

Il est important de rappeler que les Frères ont abandonné la violence et opté pour l'activisme politique pacifique le jour où ils ont été autorisés à participer (souvent sous contraintes) à la vie politique du pays. Les événements récents, et surtout l'arrestation des chefs de la Confrérie risquent d'inviter ces derniers à repenser leur stratégie au nom d'une légitimité bafouée à leurs yeux. Sauf si les islamistes sont ramenés rapidement et sans conditions dans le champ politique, les Frères, forts d'une base populaire qui demeure importante, seraient tenter de revenir vers des formes de militantisme violent qui pourraient coûter très cher au pays.

Urgence de la reconstruction économique

Deuxièmement, malgré les aides des pays du Golfe - environ 12 milliards promis par l'Arabie Saoudite, les Emirats et le Koweït - les nouveaux dirigeants savent que l'économie égyptienne est en crise profonde et que la situation sociale (chômage, pauvreté, services publics, etc.) est explosive.

De ce fait, ils doivent s'atteler immédiatement, et sans hésitation, à formuler et à mettre en œuvre un programme de revitalisation économique - dont les chances de succès vont dépendre de la persévérance des dirigeants, et de leur capacité à pacifier et stabiliser la scène politique. Ce programme doit comprendre des réformes judicieusement conçues pour restaurer progressivement les équilibres macroéconomiques, et créer les conditions favorables à la reprise des investissements privés, à la croissance économique et à la création d'emplois. Il faudra accompagner un tel programme de mesures sociales permettant d'atténuer l'impact de certaines réformes sur les couches les plus vulnérables.

Un effort important de communication doit être déployé pour expliquer à la population les véritables défis de l'économie nationale: pourquoi ces réformes et les résultats attendus. Il faudra aussi convaincre la classe moyenne à accepter l'augmentation des prix de produits énergétiques, dont les subventions absorbent 30% des dépenses publiques. En contrepartie, la classe moyenne et les investisseurs pourraient bénéficier d'une plus grande franchise politique et économique, y compris une meilleure régulation de la concurrence, une réduction de la corruption et de la bureaucratie, et une meilleure politique monétaire permettant de contenir l'inflation, réduire les coûts du financement, et démocratiser l'accès au crédit.

Une "Rue" forte

Troisièmement, la "Rue" devra maintenir la pression sur les hommes politiques, et surtout les nouveaux dirigeants et l'armée, pour s'assurer que le nouveau processus de transition demeure transparent, inclusif et consensuel, et que le résultat final soit acceptable pour tous les acteurs politiques du pays. Seule la "Rue" égyptienne semble être assez stratégique et posséder la capacité de remettre et la classe politique et les militaires sur le droit chemin quand ils s'en écartent.

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Echéances pour un consensus

La "déclaration constitutionnelle" annoncée par le président intérimaire, M. Adly Mansour, et l'ordonnancement chronologique des étapes proposées offrent une bonne base pour élaborer une feuille de route relativement raisonnable. Il reste, toutefois, à définir le processus qui sous-tend la mise en œuvre de cette feuille de route. Ce processus devrait consacrer les principes de transparence et d'inclusion, afin d'éviter les erreurs de la première transition et ses insuffisances notoires. C'est le succès de ce deuxième essai de transition démocratique en Egypte qui en dépend.

A titre d'exemple, il sera important de préciser comment seront sélectionnés les 10 experts qui travailleraient sur la Constitution et les 50 personnes qui seraient chargées de l'examen du travail des experts. Il faudra aussi définir le rôle (consultatif ou décisionnel) de ce groupe des 50, et réexaminer la programmation des travaux sur la Constitution pour s'assurer une consultation à grande échelle. De ce fait, l'échéancier prévu pour la mise en œuvre de la feuille de route peut paraître un peu court pour faire émerger un consensus sur les nombreuses questions sensibles escamotées lors de l'élaboration de la dernière Constitution. Un échéancier plus réaliste pourrait être fixé d'un commun accord entre toutes les parties prenantes.

De la patience dans le dialogue

Les dirigeants actuels semblent vouloir écourter cette période transitoire pour doter rapidement le pays d'institutions stables, démocratiques et légitimes en vue de s'engager dans la reconstruction économique du pays. Cela est tout à fait légitime. L'exemple de la Tunisie est ici pour rappeler que malgré la qualité du processus de transition, l'absence d'une concertation réelle a donné lieu à des atermoiements et des retards importants qui ont fini par lasser la population et discréditer les institutions comme leurs dirigeants. Toutefois, à notre sens, il est important de faire vite à condition de bien faire. Il faut éviter la précipitation et la tentation d'imposer au lieu de laisser faire émerger un consensus réel sur des questions aussi vitales que la constitution - loi fondamentale du pays.

Le nouveau processus de transition serait une opportunité pour tous les acteurs d'engager le dialogue sincère et profond que la première transition a occulté. Ils pourront ainsi expliquer leurs positions, lever les malentendus, et, pourquoi pas, jeter les bases d'une initiative future de réconciliation nationale. L'Egypte, meurtrie par deux années quasi chaotiques, a besoin d'une telle initiative pour aboutir à un projet national mobilisateur qui unifierait son peuple.

Enfin, il est important que les nouveaux dirigeants provisoires précisent les modalités de gouvernance de cette période intérimaire. On devrait confirmer le respect des libertés fondamentales, y compris la liberté d'expression et de manifestation, et préciser les modalités de prise de décision et de contrôle de l'équipe dirigeante qui semble concentrer tous les pouvoirs. Une erreur qui a couté cher à Mr. Morsi et sa confrérie.

Une équipe qui promet

Le nouveau Premier Ministre par intérim, Hazem El-Beblawi, a les compétences qu'il faut pour diriger cette période transitoire. Il a une grande expérience de gestion des affaires publiques, tant économiques que diplomatiques. En tant que fils de l'un des illustres dirigeants de l'université d'Al-Azhar, il saura écouter et rassurer la composante islamiste. Mr. Bablawi et l'équipe présidentielle peuvent et doivent s'élever au-dessus des tentations à court terme ou partisanes, pour essayer d'apporter une solution raisonnable aux leadeurs de la confrérie encore arrêtés et unir toutes les forces politiques.

L'équipe du Premier ministre, composée essentiellement de technocrates compétents, est capable de relever le défi économique si elle s'y consacre immédiatement. Engager les réformes nécessaires avec l'appui des partenaires au développement, tels que la Banque Mondiale et le FMI, constituera un signal fort à l'adresse des investisseurs et des partenaires, qui l'attendent depuis des mois. L'aide financière des pays voisins n'est utile que pour combler les besoins immédiats. Quant à l'armée, elle doit se consacrer à rétablir la sécurité avec la retenue qu'il faut, commencer à se retirer des affaires publiques et faire profil bas pendant que l'équipe civile est à l'oeuvre.

La transition démocratique en Egypte peut encore réussir. Les exemples de reprise de transitions démocratiques après un premier échec sont là pour montrer que les chances de succès de ce deuxième essai de démocratisation en Egypte ne sont pas négligeables, tant que les conditions indiquées plus haut sont observées.