LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Irina Bokova Headshot

Sans obligation de rendre des comptes, notre objectif mondial d'éducation est compromis

Publication: Mis à jour:
SCHOOL
Oswaldo Rivas / Reuters
Imprimer

Lorsque les résultats tardent à venir, il est très facile de chercher quelqu'un sur qui rejeter la faute. Cela vaut aussi dans le domaine de l'éducation. Aujourd'hui, 264 millions d'enfants et de jeunes ne sont pas scolarisés dans le monde. Les résultats d'apprentissage, même chez ceux qui vont à l'école, sont souvent faibles. Au lieu de désigner des coupables, il nous faut nous attaquer ensemble à ces échecs. Pour faire progresser l'objectif mondial d'éducation dans le cadre du Programme de développement durable à l'horizon 2030, nous devons tous faire des efforts et rendre des comptes.

Des responsabilités clairement délimitées et la capacité de repérer les éventuels points de ruptures et, le cas échéant, de trouver des solutions adaptées : voilà ce que signifie l'obligation de rendre des comptes, thème central du Rapport mondial de suivi sur l'éducation (GEM) 2017-2018, qui vient d'être publié par l'UNESCO. Gouvernements, établissements et enseignants doivent jouer un rôle de premier plan et agir en étroite collaboration avec les élèves et les parents.

Sans obligation de rendre des comptes, nous risquons de mettre en péril les progrès accomplis dans la réalisation du Programme 2030. Tout d'abord, l'absence de plans d'éducation clairs et de budgets transparents élaborés par les gouvernements pourrait brouiller les rôles ; les promesses resteront vaines et les politiques ne bénéficieront d'aucun financement. Les systèmes publics se trouvent parfois dans l'incapacité de fournir une éducation de qualité suffisante et sont alors supplantés par des acteurs à but lucratif agissant hors de toute réglementation. Ce sont alors les populations marginalisées qui en subissent les conséquences. Il incombe au premier chef aux gouvernements de veiller au respect du droit à l'éducation. Or, dans presque la moitié des pays, l'État ne peut faire l'objet d'aucune poursuite en cas de violation de ce droit, ce qui constitue pourtant une voie de recours essentielle pour le faire valoir.

Chacun de nous a un rôle à jouer en faveur de l'éducation, à commencer par les citoyens. Ces derniers mettent en évidence le manque de qualité et d'équité de l'éducation, avec l'aide des organisations de la société civile et des instituts de recherche. Ainsi, en Afrique du Sud et au Chili, des étudiants sont descendus dans la rue et se sont battus avec succès pour l'accessibilité financière dans l'enseignement supérieur. Aux États-Unis, des pétitions de parents d'élèves ont permis de faire évoluer les contenus des manuels scolaires pour qu'ils tiennent compte du changement climatique. Aux Philippines, des bénévoles ont contrôlé les points de distribution des manuels scolaires, réduisant les coûts des deux tiers.

Les médias sont également un partenaire essentiel. Ils fournissent un cadre pour les activités de sensibilisation et les campagnes menées par les organisations de la société civile et les chercheurs, et demandent des comptes aux gouvernements et aux autres acteurs de l'éducation grâce au pouvoir de la parole. De leur côté, les organisations internationales œuvrent activement à l'élaboration de nouveaux objectifs et cibles adaptés aux défis complexes de notre époque.

Le Rapport GEM 2017-2018 montre également que les méthodes visant à garantir l'obligation de rendre des comptes ne favorisent pas nécessairement la réalisation de l'Objectif de développement durable 4 relatif à l'éducation. Dans certains pays, il est de plus en plus courant, sous prétexte d'améliorer la qualité de l'enseignement et de l'apprentissage, de sanctionner les enseignants et les établissements en cas de taux de réussite insuffisant aux examens. Cette méthode doit toutefois être appliquée avec la plus grande prudence pour éviter des retombées négatives inopinées. Il est en effet peu probable que les mauvais résultats d'apprentissage obtenus soient imputables à une personne en particulier.

De multiples données confirment que la tenue d'épreuves "couperet" et l'adoption de systèmes de notation très stricts peuvent favoriser la manipulation du système, avec des conséquences négatives sur l'apprentissage et au détriment des populations marginalisées, qui peuvent être laissées de côté afin d'améliorer les résultats globaux, et qui n'ont pas les moyens de payer des cours privés pour suivre le rythme. Il est indispensable de recueillir des données sur les résultats d'apprentissage, afin de mieux cerner les facteurs d'inégalité en matière d'éducation.

L'élaboration de rapports détaillés exige toutefois du temps, des ressources et des compétences dont peu de pays disposent, ce qui rend le risque d'erreur d'autant plus élevé.

La notion d'obligation de rendre des comptes implique une capacité d'action en cas de difficulté, par l'intermédiaire d'instances d'audit indépendantes chargées d'examiner les dépenses, de commissions parlementaires solides chargées de contrôler le gouvernement, et de médiateurs chargés de défendre les droits des citoyens. Nous devons instaurer des mécanismes plus rigoureux à tous les niveaux, afin de consacrer et de faire respecter le droit à l'éducation, et de garantir que l'ensemble des gouvernements, notamment les donateurs, honorent leurs engagements. Partout, le droit à l'éducation doit relever de la compétence des tribunaux.

L'expression "rendre des comptes" revient régulièrement dans le Cadre d'action Éducation 2030, signe de l'importance accordée par l'UNESCO et par la communauté internationale au suivi et à l'évaluation, en vue d'accélérer et de contrôler les progrès. Cela signifie également que tous les pays devraient publier des rapports nationaux de suivi sur l'éducation et rendre compte des progrès accomplis dans la mise en œuvre de leurs engagements. À l'heure actuelle, presque la moitié des pays seulement publient ces rapports, la plupart de manière irrégulière. Rendre des comptes consiste à interpréter les données, à repérer les écueils et à mettre au point des solutions. Tous nos efforts en faveur d'une éducation équitable et de qualité pour tous doivent s'articuler autour de cette pratique.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.