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Requiem pour El-Harrach

Publication: Mis à jour:
COLLAGE ADLNE 1994
Barzakh
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J'ai toujours aimé les livres qui ont pour début des phrases fortes. Des phrases qui intiment une demi-minute de réflexion. Cette intuition ne m'a jamais trompée. La force de frappe du premier jet ne peut exister que lorsque le texte qu'il amorce est tout aussi profond, travaillé, muri. Telle était ma rencontre avec le "1994", dernier roman d'Adlène Meddi paru aux éditions Barzakh.

Un incipit puissant: "Que reste-t-il quand dieu le Père meurt ?" plante le décor du roman. Ça va philosopher sec !

C'est l'histoire de quatre jeunes lycéens d'El-Harrach dont la vie bascule en 1994. Le pays est en guerre. Une guerre qui ne dit pas son nom et qui ne compte plus ses morts non plus. Une adolescence frappée au sceau de la mort. Une jeunesse sacrifiée à l'autel de l'extrémisme. Les quatre adolescents décident alors de former un groupe clandestin de lutte antiterroriste.

Le roman s'articule autour de deux années charnières de la vie de nos acolytes, 1994 et 2004. Meddi nous entraine dans des allers retours entre ces deux dates, et même vers 1962, évoquant le parcours des parents de ces adolescents, ayant fait partie du même groupe de résistance durant la guerre de libération.

La mort est le personnage principal du roman, "..la mort souveraine, la mort quotidienne, la mort banale ...". La banlieue d'El- Harrach, son précieux écrin. En déroulant son intrigue, Meddi déroule aussi le fil de sa pensée, et dévoile ses introspections. Que s'est-il passé chez nous, en Algérie, dans les années 90 ? Comment en sommes-nous arrivés à cette guerre fratricide ? "Ce destin contaminé par le sang....dans lequel tous avaient plongé, tueurs et tués, futurs tueurs et tués. Il n'y avait de certitude que la noyade". 

1994 est un roman oxymore. "Toute cette mort vivant en nous. Ardente de vie. C'est un roman sur la mort pour mieux célébrer la vie, "c'est une vie et c'est rien, c'est beaucoup et quelques secondes pour la mémoire. L'exil a un sens de non- sens.. ". Ou encore ce terrible " tu restes, tu crèves".

Rien n'est laissé au hasard dans ce roman noir. L'écriture est ciselée, maitrisée. Les descriptions des lieux sont détaillées, trahissant l'immense tendresse qu'a Meddi El- Harrachi, pour son quartier. El-Harrach est décrite, analysée, autopsiée même, donnant naissance à quelques passages savoureux parfois dans la douleur : "ici Octobre, ici les barbus tenaces...ici le chaabi mélancolique des chanteurs qui meurent ivres derrière leur volant, ici les descendants des Kouloughli aux yeux clairs et à la gastronomie raffinée....ici.la vie. Ici la mort.....ici. El-Harrach". El-Harrach avait son chanteur en la figure de Dahmane El-Harrachi, elle a désormais son écrivain.

Adlene Meddi ne fait pas dans l'économie des moyens. Il sort l'arsenal du lexique de guerre, tout le vocabulaire y est, balle, mort, cadavre, cercueil, Tokarev, kalachnikov, général, galon, deuil, larmes, exil....... De plus, sa langue est nôtre ; passionnée, foisonnante, parfois crue, mais résolument algérienne avec l'usage généreux de la "Derja": "win kountou ya kherfan ki kouna djezzara ?".

L'auteur réfléchit et nous emporte avec lui dans ce requiem algérois. Il nous lance quelques pistes de réflexion pour penser et panser le drame dans lequel nous avons tous plongé. Il nous offre in fine à travers ces deux générations de personnages, un tableau miniature de ce qu'a été l'Algérie de l'indépendance à nos jours.

Nous avons tous, eu un jour en lisant un texte, cette impression de "déjà pensé". Avec "1994", Meddi écrit magistralement ce que des milliers d'Algériens pensent. Il n'écrit pas pour le plaisir de faire de belles phrases et produire une belle langue, non. Il écrit comme dans l'urgence, son écriture est torrentielle, elle passe et vous traine avec elle, vous forçant à réaliser ce que notre pays a traversé, ou à s'en rappeler si l'on est tenté par le déni.

Meddi interpelle involontairement la conscience de tout citoyen algérien. Nous avons un devoir de mémoire à faire. Intérieurement. Extérieurement. Peu importe. Pour que ceci n'arrive plus jamais. Donner la mesure de ce roman reviendrait à en citer la moitié. Une écriture libre. Libérée.
Libératrice. Bref il faut le lire.

Vous l'aurez compris, "1994" est un immense coup de cœur, une pépite cent pour cent DZ. Le roman d'une génération ? Certainement.

"1994" par Adlène Meddi, 345p, Editions Barzakh, 2017.

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