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Mon cancer, ma métamorphose

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Imen Ben Nasr Landoulsi
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J'ai toujours aimé croquer la vie à pleines dents, je courais dans tous les sens comme la majorité des femmes tunisiennes, déchirée entre le boulot, le sport, les engagements familiaux et puis les enfants avec leurs cours et activités extra scolaires. Bref, j'étais une femme ordinaire parmi tant d'autres mais ces choses là n'arrivent pas qu'aux autres.

C'est vrai que je menais un rythme infernal: je mangeais mal et dormais peu mais je respirais la vie et à aucun moment je n'avais pensé que cela pouvait avoir un impact sur ma santé.

Puis vint l'Octobre rose. J'ignorais ce concept. J'avais pris les émissions de sensibilisation à la radio comme des signes divins que j'ai ajoutés à tant d'autres, comme la maladie d'Ibrahim et celle de Maram médiatisées à l'époque. Et le flux des signes avant-coureurs continuait.

Alors que je conduisais prise dans le tourbillon de mes pensées, mon fils me dit "eh maman! n'est-ce pas ta chanson? Celle qui t'a fait pleurer hier?" Ses mots m'avait gelé le coeur car Stromae chantait :"Cancer, cancer, qui est le prochain?"

Une voix intérieure me suggéra d'aller consulter. Tout cela ne pouvait être arbitraire. Ainsi commença ma course: la mammographie, le prélèvement, la scintigraphie, les consultations et puis l'ablation.

"Madame, ça sera peut être un cancer anodin. On n'aura qu'à enlever le kyste ", disait mon oncologue pour me rassurer. "Non, docteur vous avez toute ma confiance enlevez le, tout l'organe ...et les ganglions aussi mais faîtes-le nécessaire".

L'idée qu'une cellule cancéreuse fugitive puisse menacer l'avenir de mes enfants avait effacé toute importance esthétique à mes yeux. Et alors une femme ce n'est pas uniquement ça! C'est une épouse, de la tendresse et surtout une maman.

Je voyais mon mari pâlir perdu et silencieux. "Ensemble on le vaincra, c'est une épreuve parmi tant d'autres. L'essentiel, c'est de garder espoir car toute déprime risque de bloquer le processus de guérison", disait sagement mon mari.

Je me rappelle que ce soir-là en embrassant mes jeunes enfants, j'avais demandé au bon Dieu de m'accorder 10 ans ou même 8. Juste le temps qu'ils aillent au lycée et deviennent autonomes.

Depuis, je me suis jurée de leur fournir le meilleur des souvenirs. Le reste des étapes je l'ai vécu dans l'euphorie totale. Bizarre mais c'était ma façon à moi de vivre le déni.

Ayant toujours eu les cheveux longs et appréhendant leur chute par l'effet du traitement, je me mettais à essayer toutes les coupes: carrée, garçon.. les voir tomber par endroits était difficile.

C'était LE synonyme de la maladie. Alors avec mon mari on les a rasés. Oui, je n'allais tout de même pas laisser une foutue maladie décider de mon reflet au miroir.

imen

Les séances de chimiothérapie me fatiguaient mais dès que je sentais en moi la moindre énergie, je sortais prendre l'air. Cependant face un tel drame les gens réagissent différemment.

Même les autres malades je les sentais parfois gênés. Je perturbais leur triste calme pendant la chimio: mes fous rires, mon éternel café et moi étions trop bruyants, mais c'est comme ça que je résistais. Je passerai la semaine d'après ma séance à vomir, alitée. Alors autant profiter de l'instant présent.

Après tout cela, vint la radiothérapie qui, elle, était une étape facile par rapport au reste. Etais-je courageuse? Peut être, je n'y pensais pas. Pour moi, à ce moment-là, il fallait juste vivre ces épreuves et survivre. Je l'ai fait en gardant espoir et surtout sans perdre de temps, car chaque seconde avait son poids dans cette bataille.

Il est vrai que le soutien de mon entourage m'avait énormément aidée: ma famille, mes amies, mes élèves, mes médecins... tous étaient là, chacun à sa manière.

Grâce à eux j'ai réussi à rester à flot. Et puis mon mari toujours présent et aimant aura été le plus fort des soutiens. On n'avait jamais célébré autant de fêtes qu'en cette période. Il profitait de chaque occasion pour me créer une ambiance pouvant me distraire. Jusqu'à faire le père Noël pour moi et les enfants. L'essentiel était de me donner le sourire et me faire oublier la maladie.

L'année qui suit et quoique encore sous traitement, j'ai décidé de reprendre mon travail, de retrouver ma classe, mes élèves, mes collègues, mon lycée qui me manquait. Il fallait que je retrouve cette partie de moi que j'avais laissé là-bas.

Cela fait trois ans que ce crabe s'est invité en moi. On dit que j'ai beaucoup changé depuis. Oui! J'ai changé.

Désormais, je ris aux éclats. Je perçois chaque instant comme un cadeau du ciel. Vivre c'est devenu pour moi: apprécier chaque sourire, chaque rencontre, la moindre émotion; c'est savourer les rayons du soleil, ressentir les brises de l'hiver et s'émerveiller devant les premiers bourgeons du printemps.

On dit que la vie est longue, mais moi je dis qu'elle est large car chaque instant présente tant de choses à vivre et à apprécier. Il faut les vivre pleinement et intensément. Depuis, je me sens assoiffée. Chaque instant m'est précieux.

J'ai envisagé d'entamer un nouveau cycle dans ma vie, de me lancer dans une deuxième licence, en psychologie.

Mesdames, prenez le temps de vous aimer. Appréciez la vie quelles que soient ses épreuves.

Battez-vous! Mais prenez le temps de respirer quand vous sentez le besoin, écoutez votre corps et votre coeur. Le mien m'a sauvée et m'a fait détecter ma maladie à temps.

Je vous en conjure! Ne négligez pas votre santé! Consultez! Consultez! Et si jamais ce crabe vient croiser votre chemin n'ayez pas peur! Ecrasez-le et continuez votre parcours, vous êtes les seules maîtres à bord.

Dédicace à la petite Maram dont la maladie m'a poussée à consulter. Qu'elle repose en paix. Je lui dois chaque souffle.

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