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L'homme qui a dit trois fois Non !

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Jamais deux sans trois !

Il avait dit non, une première fois, à Ben Ali qui exigeait l'intervention de l'armée pour mettre fin à l'insurrection.

Il avait dit non, une deuxième fois, au lendemain de la révolution. Non au pouvoir. Non au pouvoir qui était à prendre. Du 15 janvier au 28 janvier, jour de la mise en place du gouvernement Ghannouchi II, le niveau de déstabilisation des institutions et de paralysie de l'ensemble des organes de l'Etat était tel, la légitimité et la popularité du Général Ammar étaient telles qu'il lui aurait suffit d'un mot pour prendre le pouvoir. Il ne s'est pas contenté de ne pas le prononcer, il a au contraire affirmé avec détermination son respect pour les institutions et ce faisant a permis la restauration de ces dernières.

Que l'on se souvienne de son intervention le 24 janvier 2011, place de la Kaskah, au cours de laquelle il avait clamé que l'Armée serait garante à la fois de la Révolution et de la Constitution : « Vos demandes sont légitimes mais j'aimerais que cette place se vide pour que le gouvernement travaille, ce gouvernement ou un autre (...) car le vide engendre la terreur qui engendre la dictature. » Quelques jours après, ce fut un autre gouvernement puis encore un autre début mars puis deux autres après les élections. Le Général Ammar, à chaque fois, a été du côté de la légitimité, garant du rôle citoyen de l'Armée.

Républicain, légitimiste, patriote, soucieux de l'intérêt supérieur de la Nation et doté d'une grande force de caractère pour ne pas céder aux sirènes du pouvoir, ce sont toutes ces qualités à la fois que le Général Ammar a démontrées depuis janvier 2011.

Aujourd'hui, pour la troisième fois, il dit Non ! Il demande au Président de la République de le laisser partir et annonce que sa décision est irrévocable. Techniquement, ce n'est ni un limogeage ni une démission. Agé de 65 ans, c'est par décret que son départ à la retraite a été retardé année après année. Il demande désormais simplement à faire valoir ses droits à la retraite pour consacrer plus de temps à sa famille.

Faire valoir ses droits à la retraite pour consacrer plus de temps à sa famille au moment même où la situation dans le Chaambi s'enlise, où les découvertes de caches d'armes se multiplient, où la présence de réseaux dormants se confirme... difficile à croire de la part de ce patriote !

Difficile à croire lorsque le Général dénonce lui même un « plan de déstabilisation voire d'insurrection, avec des ramifications étrangères, qui se rattachent au réseau terroriste Al-Qaïda ».

Si le Général Ammar quitte ses fonctions c'est qu'il estime ne plus avoir les moyens de conduire son action dans le respect des valeurs qui sont les siennes ! En agissant avec patriotisme même en situation de délitement des institutions, il a déjà prouvé qu'il n'a nul besoin des institutions pour agir.

Sa démission ne saurait donc résulter d'une absence de soutien des institutions mais est le corollaire d'une divergence radicale entre sa vision et ses valeurs et celles d'Ennahdha.

A l'insu de son plein gré ou pas, le gouvernement de la Troïka a laissé se dégrader une situation sécuritaire et a entretenu avec soin une ambigüité sur la nature de ses relations avec les instigateurs de cette dégradation. Car la tentation de laisser couver le feu est grande chez certains : elle fait des extrémistes d'hier les modérés d'aujourd'hui et laisse la porte ouverte à d'autres formes d'action en cas de défaite électorale.

C'est jouer là avec le feu, et c'est probablement à ce jeu que le Général a dit NON !