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Sexe et mensonges: arrêtons d'opposer islam et Lumières!

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SOCIÉTÉ - La hiérarchisation patriarcale homme/femme s'est établie dès la nuit des temps. Toutes les sociétés humaines ont vécu le patriarcat tel un ordre naturel que les femmes devaient assumer comme une évidence. Au Maroc, cette situation perdure encore. C'était le cas en France aussi, pendant bien longtemps, jusqu'au 18ème siècle où l'arrivée des nouvelles réflexions des Lumières a tout modifié.

Pour Voltaire, "les femmes sont capables de tout ce que nous (les hommes) faisons". Les femmes ont donc les mêmes capacités intellectuelles que les hommes, et rien ne justifie leur qualification en tant que mineures. Les pensées des philosophes des Lumières sur l'Homme vont aboutir à la notion de l'individu doué de raison, autonome et majeur; et ce concept de l'individu inclut les deux sexes. Devant les Lumières, la femme est l'égale de l'homme. Cette idée nous renvoie directement à la doctrine du féminisme. En fait, le féminisme a pour objectif l'autonomie des femmes, la nécessité d'abandonner un statut de mineures à vie et d'être qualifiées en tant qu'individus à part entière. On pourrait donc juger que Lumières et féminisme ont le même combat.

Ce combat, Leïla Slimani a choisi de le mener au sein de son dernier ouvrage, et à travers la collecte d'un certain nombre de témoignages livrés par des femmes marocaines ayant choisi de briser le silence. Cette prise de parole qui s'avère primordiale a pour fin la dénonciation de la discrimination sexuelle. Une discrimination qui prend plusieurs allures et qui se manifeste à plusieurs niveaux.

Encore aujourd'hui, les femmes sont victimes de violences physiques au Maroc. "Mon mari me battait, m'humiliait. Je ne savais plus comment m'en sortir", témoigne Rim. L'avanie ne s'arrête pas là, comme le précise Rim: "Il amenait des prostituées sous notre propre toit et il me disait: 'Tu as de la chance, je pourrais aller épouser trois femmes. Je me tape une fille de temps en temps, je ne t'ai pas humiliée en prenant une autre épouse. Tu devrais me remercier'". On peut évidemment se poser la question: pourquoi supporter cette situation? La réponse est pourtant simple: c'est que Rim dépend complètement de son époux, elle n'a aucune autonomie financière. Raison pour laquelle Rim, comme beaucoup de femmes au Maroc, se retrouve dans l'obligation de subir une telle humiliation qui n'a pas exclusivement comme terrain l'espace conjugal.

Au Maroc, "les petites filles sont souvent humiliées, soumises, dévaluées par rapport à leurs frères", écrit l'auteure. Donc, dès leur jeune âge, les filles sont condamnées à vivre cette discrimination relative à leur sexe. "Moi, par exemple, mon frère a quatre ans de moins que moi et on m'a toujours obligée à l'appeler sidi, c'est-à-dire 'monsieur'", déclare Rim. Pire encore, en s'adressant à son frère, Rim devrait baisser la voix; car on lui a toujours expliqué que "les filles bien (...) ne parlent pas plus fort que leurs frères". Injustement on dévalorise les filles dans le milieu familial et cette injustice s'étale pour atteindre même le domaine de l'éducation, en privant parfois les filles de pratiquer certaines activités que les parents jugent inconvenables. "Je n'ai jamais compris pourquoi il (le père) ne voulait pas que je prenne des cours de sport", se demande Nour dans son témoignage.

La discrimination sexuelle peut atteindre des ampleurs beaucoup plus périlleuses, en privant entièrement certaines filles d'aller à l'école. "Tu dois cuisiner, faire des enfants et bien t'occuper de ton mari": voilà la destinée de ces filles. Elles doivent devenir de bonnes futures épouses et rester chez elles. Le milieu public demeure le domaine de l'homme: "la rue ne t'appartient pas. Tu es toujours une intruse dans l'espace public". Les femmes sont alors des intruses, elles ne doivent pas tenter d'envahir un espace qui à l'origine n'est pas le leur, vu qu'"elles n'ont pas totalement gagné le privilège de marcher en paix dans la rue, de s'asseoir à une terrasse pour fumer une cigarette, etc". Dans les milieux trop populaires, les filles risquent même le viol, en fréquentant démesurément l'espace public. C'est de leur faute, elles doivent payer le prix d'être nées dans un pays misogyne. Une misogynie qui fait de la femme "un bijou", qu'il faut dissimuler pour ne pas être abîmé. Pourtant, que dit l'islam dans tout cela? "Mais le Coran n'a jamais parlé de la femme de cette façon!" rétorque Asma Lamrabet (médecin, chercheuse en théologie et figure de la pensée réformiste au Maroc), osant mettre les points sur les i.

"Pour l'islam, la femme est d'abord un être humain libre, doué de sens, d'intelligence et de raison", explique Asma Lamrabet. "Ce qui est certain, c'est que le Coran s'adresse avant tout à l'Insan (l'être humain), qui n'est pas déterminé par le genre", poursuit-elle. Subséquemment, et en principe, c'est l'individu qui est ciblé par le message coranique, indépendamment de son sexe. Le premier mot du premier verset coranique révélé est: "lis". Un ordre d'apprentissage qui ne fait aucune distinction entre femme et homme. Alors, pourquoi interdire à la femme d'apprendre, de sortir et, résolument, de vivre? Il n'y a pas de "sexualité genrée" dans l'islam. Devant l'islam, la femme est l'égale de l'homme comme c'est le cas pour les Lumières. "Contrairement à ce qu'on entend trop souvent, le message spirituel de l'islam est émancipateur", conclut Lamrabet. Il s'agit d' un message de justice, d'égalité, de savoir et de lumière. Alors faisons la paix et "cessons d'opposer islam et valeurs universelles des Lumières, islam et égalité des sexes".

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