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"La musique, c'est haram ou hallal?": De la nécessité de sortir d'une vision binaire

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LISTENING MUSIC EARPHONES
Lucas Jackson / Reuters
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Constat:

L'intérêt de cette réflexion est d'évoquer une thématique qui revient régulièrement et pour une bonne raison: la musique fait partie de notre quotidien à tous. À la radio, au cinéma, à la télévision en passant par les centres commerciaux, nous avons des mondes musicaux qui intègrent nos journées. Les personnes de confession musulmane ne sont pas une exception à cette situation. Néanmoins, l'écoute de la musique est un débat qui existe depuis très longtemps et qui est abordé comme un sujet important allant jusqu'à diviser ces communautés musulmanes.

Des communautés musulmanes différentes et divergentes qui ont du mal à accepter des opinions diverses à ce sujet (notamment). Bien que la musique ne soit pas une thématique des plus importantes en islam, dans la mesure où les piliers de cette religion n'abordent pas cette question, la licéité de la musique reste toujours d'actualité. Plus que cela, il y a également un problème quant à la manière d'aborder le sujet. En effet, la question posée par les fidèles est souvent une question fermée, cela se limite souvent à: "est-ce que la musique est licite ou illicite?". Il n'est jamais question de comprendre qu'il y a plusieurs opinions à ce propos, des nuances non catégoriques et qu'elles sont supposées avoir la même légitimité.

Divergence chez les savants musulmans

Les savants musulmans se catégorisent sur cette question en trois groupes: ceux qui interdisent, ceux qui permettent et enfin, ceux qui acceptent mais avec certaines nuances. Souvent, c'est en fonction des tendances religieuses reliées à des méthodologies islamiques particulières que se situent les divisions. C'est aussi souvent en fonction du milieu dans lequel les personnes se développent que les discours varieront. Cependant, nous pouvons constater que le discours majoritaire retenu par les populations de confession musulmane est celui qui interdit l'écoute de la musique. Pourtant, nous avons évoqué d'autres opinions. Est-ce qu'une tendance particulière influencerait bien plus que les autres? C'est fort possible, nous pensons que la représentation binaire des sujets de la vie, s'ajoute à cela.

Que dit le Coran à propos de la musique?

Plusieurs spécialistes de la religion expriment le fait qu'il n'y a aucun verset dans le Coran, qui interdit ou qui parle explicitement de la musique. Cependant, un verset est interprété par certains savants comme faisant allusion à la musique. Ce verset parlerait du fait que "la musique" détournerait de l'essentiel, de Dieu. Si l'inquiétude s'articule autour du fait que la musique éloignerait les individus du Seigneur, il n'empêche que plusieurs domaines dans la musique sont utilisés pour évoquer le Dieu monothéiste, la religion et la spiritualité. Aussi, les nuances sont forcément présentes, mais cela voudrait-il dire que les chansons permises ne se limiteraient qu'aux "discours religieux"? Pas forcément, il y a surtout une question d'éthique et de contenu qui se posent pour les experts de la religion. Ainsi, au-delà du choix des instruments, qui est un autre argument posé par certains et qui limite le type d'écoute musical, c'est aussi un intérêt certain pour les styles de musique qui apportent de la réflexion et du contenu, que l'on peut constater dans les discours de ceux qui permettent l'écoute de la musique et de ses textes.

La musique ou les musiques?

La musique omniprésente est avant tout une multitude de style et de contenu. Aussi, puisqu'il y a des types de musique, est-ce que trancher sur cette question par un "haram" ou un "halal" ne poserait pas problème?

Ce que nous pouvons également constater, c'est que la nuance, le cas par cas, peuvent déstabiliser les fidèles qui s'attendent souvent à une réponse tranchée: "Oui, c'est halal" versus "Non, c'est haram". Un "mais" pourrait en déstabiliser plus d'un. N'est-ce pas la preuve qu'il y a une difficulté chez les individus à sortir de cette binarité?

Des artistes du monde de la musique de confession musulmane

L'utilisation de la musique est pour plusieurs artistes de confession musulmane, un moyen de transmettre certaines choses. Prenons l'exemple des rappeurs français Kery James et Medine qui se disent ouvertement de confession musulmane et qui utilisent le rap, -un style de musique - afin de faire passer des messages et de poser des réflexions. Nous pouvons également prendre des exemples anglais, comme Sami Yusuf ou encore Maher Zain. Bien que ces derniers s'articulent beaucoup plus sur des sujet religieux, ils utilisent le monde de la musique pour développer leur travail de texte, ou d'honorer les diverses chansons dans le monde musulman qui ont pu louer d'une manière ou d'une autre le spirituel. Nous pouvons constater qu'au sein même des exemples donnés, différentes manières d'utiliser la musique sont présentes: les premiers pour faire passer des messages et les derniers mentionnés pour rendre des hommages religieux.

Réflexion à retenir

Si de renommés imams de l'histoire de l'islam ne se sont pas mis d'accord sur cette question, il est important de souligner que ces derniers ont tranché avec des arguments développés et sans dénigrer les autres points de vue opposés au leur. L'imam Abou-Hanifa ou encore l'imam al-Ghazali invitaient à écouter des poèmes et de la musique, puis, d'autres, comme l'imam an-Nawawi l'interdisait.

Actuellement, les personnes de confession musulmane sont comme les autres populations du monde, baignées par la musique. Aussi, deux réflexions peuvent se formuler pour les adeptes de la binarité: pourquoi interdire de manière catégorique l'écoute de textes travaillés avec du contenu, qui posent des réflexions et qui touchent parfois bien plus les cœurs que nombreux discours religieux alors que l'interdiction elle-même ne se base que sur des interprétations?

À l'inverse, pourquoi accepter catégoriquement l'écoute de la musique en général, sachant qu'il existe forcément des styles de musique au contenu problématique, car sans une réelle éthique?

Une exigence éthique mentionnée par exemple, par un label de rap français nommé "Dinrecords" dont le rappeur Medine en fait partie, est l'importance de faire passer des messages sans vulgarité. C'est un aspect éthique qui intègre la conception islamique (notamment) du langage.

Ainsi, il est important de souligner que ces opinions diverses sur la question de la musique ne s'affrontent pas, elles se côtoient et ce, depuis de nombreux siècles. Ces opinions sont souvent nuancées. Aussi, il est essentiel que chacun puisse se faire sa propre opinion sans que l'on en vienne à culpabiliser les choix des individus face à ces divergences qui sont, rappelons-le, toutes légitimes.

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