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L'asservissement politique de Sonatrach se donne en spectacle au stade du 05 juillet

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SONATRACH
A general view of the headquarters building of Algerian state energy company Sonatrach in Algiers, Algeria, February 8, 2015. After a deep slide in oil prices, Algeria's state energy company Sonatrach is shifting strategy to offer foreign companies direct negotiations over 20 oil and gas fields in a bid to draw in wary investors and increase output. Picture taken February 8, 2015. REUTERS/Ramzi Boudina EDITORIAL USE ONLY. NO RESALES. NO ARCHIVE | Stringer . / Reuters
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Le nouveau modèle économique auquel pense Abdelmalek Sellal a été mis en banderole par les milliers d'ultras du MCA ce samedi (16 avril) au stade du 5 juillet.

Le tifo géant de plus de 100 mètres brandi à l'occasion de la demi-finale de la coupe d'Algérie affiche : "Jusqu'à quand Sonatrach ?" Avec en "baseline" une affiche de la même longueur qui fait le bilan calamiteux de la gestion du football au Mouloudia d'Alger par la compagnie pétrolière depuis 4 ans.

Toute la conjoncture économique algérienne est concentrée dans ce moment épique, annonciateur de franches fractures. L'argent public - de la collectivité - évince l'argent privé, provoque gaspillage, échec et colère populaire. C'est l'histoire même de la doctrine économique de Bouteflika depuis que le prix du pétrole s'est redressé en 2004.

En 2012, les premiers tours de table dans le football professionnel algérien sont en banqueroute. La filière est gourmande en salaires et en frais d'exploitation, faible en revenus générés. Il faut vite changer d'actionnaires dans les SSPA et supplanter les fondateurs venus des Clubs amateurs (CSA), détenteurs des marques et des couleurs des clubs, car partout dans les grandes villes les supporters sont dans la rue. Le pouvoir politique s'en mêle. Il ne faut pas laisser la gestion du football à n'importe quel investisseur privé. Ali Haddad, à l'USMA depuis peu, est un ami. Il est le bienvenu.

Au MCA, c'est une autre affaire. Les candidats à la reprise du doyen des clubs algériens se bousculent dans la diaspora et en Algérie, mais aucun ne présente les garanties financières suffisantes. L'été 2012 voit naître une initiative pour fédérer une demi-douzaine d'investisseurs privés et recapitaliser la SSPA. Elle échappe à Rachid Maarif, ambassadeur à Rome, dirigeant historique du MCA, et surtout ancien directeur du protocole à la présidence de la République.

Ce qui en a fait le sous-traitant politique du MCA pour le compte des Bouteflika. Un puissant tour de table privé indépendant capable de lever une souscription de supporters est «tagué» comme hostile. La présidence réagit comme pour une alerte atomique. Youcef Yousfi, ministre de l'Energie, ordonne au PDG de Sonatrach de «s'emparer» du MCA (football). Le nouvel actionnaire majoritaire maintient les dirigeants civils précédents en place.

Ce qui provoque une «intifada» chez d'autres présidents de club au bord du dépôt de bilan. «Pourquoi nous n'avons pas d'actionnaires publics pour nous renflouer ?» La présidence élargit alors l'ordre d'investir de Sonatrach à ses filiales. Naftal ira dans le capital du MC Oran, Enafor dans celui de la JS Saoura à Béchar, et Tassili Airlines à Constantine dans le capital du CSC (qui dispute au MCA le titre de doyen). Pourquoi ces clubs et pas d'autres ? Circulez il n'y a rien à comprendre.

Ou plutôt si. Nous sommes au 2e semestre 2012. Au plus fort de l'ébriété carbo-rentière du pouvoir politique. Il pense pouvoir caporaliser les soubresauts de la société par des combinaisons à l'humeur du jour, d'argent public, de nationalisations, et de micro-crédits distribués par hélicoptère. Il a, dans le cas de la «prise de contrôle» du football, eu recours à Sonatrach, la compagnie la plus névralgique du pays.

Le pouvoir politique a oublié que dans le football, infiniment plus qu'ailleurs, il faut rendre compte de bilans au peuple. Sonatrach est spectaculairement attaquée aujourd'hui pour son incompétence, sa médiocrité dans la gestion d'un métier, le football où l'injonction politique l'a forcé à aller. C'est le premier soubresaut d'une tectonique instable qui touche toute l'économie algérienne, où des initiatives indépendantes ont été empêchées de créer de la valeur.

Du football, l'Etat doit sortir

Ce qui s'est donc passé samedi au stade du 5 juillet est la première manifestation publique contre la prétention de l'état à tout contrôler. Les contre-modèles existent. Face au gâchis de Sonatrach dans le football au MCA, le privé Haddad prend des allures de génie dans la conduite de son investissement à l'USMA, avec deux titres de champion d'Algérie, une coupe d'Algérie et surtout une finale continentale aux dividendes financiers importants.

Dans un autre style, le tour de table privé de l'Entente de Sétif, certes très aidé par un certain Nourredine Bedoui, avec les subventions de sa wilaya, a fait encore mieux devenant le premier club algérien à remporter en 2014 la Ligue des champions africaine dans sa nouvelle formule. Tassili Airlines est en perdition au CSC, qui faisait de meilleurs résultats sportifs avant sa venue. Naftal est discret au MCO et Enafor quasi inexistant à la JS Saoura où le milliardaire Zerouati Hmimou (Haddad de l'Ouest) continue de porter son investissement initial.

Il ne s'agit pas bien sûr de tirer ici une loi économique d'airain, selon laquelle en tout lieu et en toute circonstance l'investissement privé est plus efficace que le public. L'Algérie s'est d'abord construite avec de l'investissement public. Il ne pouvait en être autrement. Il n'y avait pas de capitalistes pour le faire. La loi du nouveau modèle économique annoncé pour ce mois d'avril par Abdelmalek Sellal est toute simple.

Elle a été rappelée par des jeunes et moins jeunes au stade du 5 Juillet. L'Etat et l'argent public doivent réduire la voilure des activités suffisamment attractives pour assurer une offre concurrentielle avec de l'argent privé. Du football, il doit sortir. Tout comme il devait le faire de l'hôtellerie il y a vingt ans, de la grande distribution ou encore de la pharmacie en officine. Lorsque, pour des raisons de calculs peu clairvoyants, il croit que sa gestion directe va le protéger des mouvements de contestation politiques des jeunes. L'enrôlement forcé de Sonatrach dans la gestion du MCA est un désastre symbolique.

Cinq présidents de conseil d'administration consommés en quatre ans, deux fois plus d'entraîneurs, des dépenses de fonctionnement astronomiques, des contrats de sponsoring perdus, un projet sportif dilué. Le plus grave incident protocolaire de l'histoire du football algérien, le refus des joueurs du MCA de monter à la tribune officielle après la défaite en finale de coupe d'Algérie le 1er mai 2013, a été le fait d'une équipe de dirigeants sous l'autorité de Sonatrach.

Abdelhamid Zerguine, le PDG de Sonatrach, a choisi de continuer de travailler avec les dirigeants en place, dont le fameux coordinateur Omar Ghrib à la réputation aussi sulfureuse que ses prestations orales. Lorsque l'investissement public arrive sur un terrain qu'il ne connaît pas, ici le football, il choisit de s'associer au partenaire «privé» qui le rassure le plus, non pas pour développer son business, mais pour gérer la rue.

Sellal au cœur de la pensée magique

Abdelmalek Sellal est au cœur de la pensée magique. Celle qui recherche un gourou pour chaque symptôme, faute de pouvoir le traiter par la raison positive. Le football est toujours perçu comme le lieu par lequel peut démarrer une émeute plus politique et plus persistante que les autres.

La réponse économique moderne est d'aider l'industrie du spectacle football à améliorer ses revenus, défiscaliser un peu plus le sponsoring, mettre aux enchères les droits TV (monopole public), encourager le merchandising en le protégeant de la contrefaçon, dégager les assiettes des centres de formation, bonifier des financements bancaires de moyen terme, livrer les cinq nouveaux stades en souffrance.

Au lieu de quoi Sellal, en accord avec Said Bouteflika, a fait pression sur Sonatrach pour reprendre Omar Ghrib au MCA parce qu'il saurait, selon la vision fantasmagorique du politique, parler aux supporters en colère le même langage de la rue que celui plus élaboré des cadres de Sonatrach. La compagnie pétrolière a même été contrainte de cacher un audit de 2013 qui accablait la gestion héritée de l'insortable coordinateur du football au MCA.

C'est dire où se situe aujourd'hui le management stratégique de l'Algérie. Des voix amies ont laissé entendre, ces derniers mois, que le PDG de Sonatrach, Amine Mazouzi, allait résister aux pressions du Premier ministre Sellal pour augmenter la production pétrolière sans tenir compte des règles prudentielles de l'exploitation des gisements. Quand on voit Sonatrach réhabiliter Omar Ghrib, on devine le sort des gisements.

Cet article a été publié dans le journal El Watan du 18 avril 2016

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