LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Ihsane El Kadi Headshot

Mon père, en trois petits contes miraculeux de la survie

Publication: Mis à jour:
Imprimer

La scène se déroule fin 1927 à Cheurfa Bahloul, un village maraboutique prés d'Azazga dans la Kabylie du Haut Sebaou. Une vielle femme déambule, un bébé de six mois emmitouflé sur le dos. C'est le début de l'hiver. Elle appelle les autres femmes de Taddart (Douar), à l'aide."Laquelle d'entre vous peut allaiter akchiche aghi aujourd'hui ?". Le nourrisson, sur son dos, est mal parti dans la vie. Son père, revenu malade un an avant de la zaouia de Seddouk, (celle de Cheikh Haddad), a franchit le col de Chellata sur sa mule pour venir s'éteindre au printemps. Près de son épouse enceinte. Elle disparaitra, épuisée, à son tour, avant la fin de l'été.

Le bébé est venu quelques semaines avant. Premier enfant du jeune couple. Il prendra le prénom du père défunt, Mohamed. Une histoire presque ordinaire de la Kabylie des années 20. Sa grand-mère maternelle l'a recueilli. Pronostic vital engagé, sur toute la distance des premières années.


Une mystique du désert

27 années sont passées. Le petit miracle a eu lieu. Le nourrisson a échappé à la mort. Il est, en cette fin de septembre 1954, en détresse sur une piste du Fezzan dans le grand désert Libyen. Douleurs abdominales atroces. Dans la nuit, au milieu de nulle part, avec un chauffeur de fortune. Il s'est installé incognito à Tripoli deux ans plus tôt. Émissaire du PPA MTLD. L'OS a été démantelé en Algérie, mais le projet insurrectionnel persévère dans le voisin Maghreb et au Caire. Il a été envoyé de Tunis pour prospecter les armes laissées sur le théâtre libyen de la 2e guerre mondiale.

Fin août 54, il a organisé à Tripoli la dernière réunion de coordination entre Mostefa Ben Boulaid pour l'intérieur, et Ahmed Ben Bella pour la délégation extérieure. Un café exposé à la brise maritime crépusculaire sur l'Avenue Al Gazala. Il doit collecter les premières armes de l'extérieur pour la Révolution qui s'annonce. "Une affaire de semaines" a dit Si Mostefa.

Le survivant de Cheurfa Bahloul connaît le Fezzan. Il a un contact à Sebha. Sa crise d'appendicite couvait depuis le départ de Tripoli. Elle va couper sa ligne de vie. Peut être pas encore. Le chauffeur se détourne dans le clair de lune vers un point de lumière providentiel. La dernière garnison française laissée dans son sillage par la 2e BB du Général Leclerc dans cette partie du désert Libyen. Le médecin officier est réveillé. Il improvise un bloc d'urgence. Pronostic vital engagé pour la semaine.

retour au bled de si el bachir

Désobéir pour rester fidèle

Nous sommes au printemps 1957. Petit miracle, la péritonite a été évitée. Le brave médecin français a sauvé un "fellagua" algérien dans la bonne humeur. Persuadé qu'il était du coin. L'opéré du désert dirige maintenant la base FLN de Tripoli. A Tunis, son sort vient d'être scellé. Il va être mis aux arrêts par la direction de la révolution. Sans doute liquidé. La filière d'armement Le Caire-Marsa Matrouh- Benghazi-Tripoli, base de l'Est a changé de mains.

Le CCE est sortit après la bataille d'Alger, Ahmed Mahsas le dernier grand responsable parmi les activistes de l'extérieur a été déchu par le colonel Ouamrane. Et le kabyle responsable à Tripoli, est pourtant confirmé dans ses fonctions. Mais voilà que tout chavire en quelques jours.

Dans le sillage de la cabale de Omar Benboulaid. Le frère du désormais Chahid Mostefa, est en désaccord avec les résolutions du congrès de la Soummam de l'été précédent. Il entre en dissidence contre le CCE. Sa tête est mise à prix. Isolé dans les Aures, il décide de rejoindre le Caire ou il espère trouver un soutien auprès de Nasser.

A Tunis, Ouamrane apprend les plans de Omar Benboulaid. Ordre formel à tous les responsables sur la route vers l'Egypte de le livrer au CCE. Omar arrive discrètement à Tripoli et s'arrange pour retrouver seul l'ami de son frère ainé, toujours responsable FLN de la place. A 30 ans, le Nidham n'a plus de secret pour l'ancien militant PPA d'Azazga. Il sait ou conduira la mise aux arrêts de ce fugitif de renom.
Il choisit de désobéir à sa direction. "Tu as 24 heures pour reprendre ta route vers le Caire et notre rencontre n'a jamais eu lieu".

Le dissident des Aurès arrive saint et sauf aux bords du Nil, mais son passage par Tripoli s'ébruite les semaines suivantes. C'est, d'un coup, son bon samaritain qui est en danger. Si personne ne le prévient de qui se trame son pronostic vital va se dégrader aussitôt.


Opération punitive en cours

Le petit Mohamed a changé de nom depuis longtemps. Pseudonyme de la clandestinité en mode civil. Il est vif. Farouche. Il a lu Darwin. A Tripoli, il a ses amis libyens dans l'administration. Le FLN la bas c'est d'abord lui. Un soir, un préposé libyen des télécoms lui apporte un télégramme qui vient de Tunis. Mais qui, étrangement, ne lui est pas adressé. C'est Amar Benaouda qui prévient de son arrivée dans 48 heures, un de ses éléments bônois de la logistique, envoyé quelques mois plus tôt en Libye.

Télégramme confidentiel. Opération punitive en cours. Le chef opérationnel du FLN en Libye plonge durant trois mois dans la clandestinité. Lorsqu'il peut en ressortir à la fin de l'été 1957, le 3e petit miracle a opéré. Abane et Ouamrane de retour du CNRA du Caire le réhabilitent dans sa mission à Tripoli.
Cela n'est pas passé loin. A Tétouan trois mois plus tard, Abane Ramdane ne trouvera personne pour le prévenir.

la famille el kadi


Merci

La survie est une tangente de tous les jours. Elle s'incarne dans des fulgurances qui sauvent. Le petit Mohamed est devenu Si El Bachir. Il aurait encore pu "ne pas passer les hivers de Cheurfa", trépasser, plein d'autres fois. Si, par exemple, le contre ordre du PPA n'était pas arrivé à temps en Kabylie en mai 1945. A 18 ans, il s'était fixé l'assaut le plus périlleux à Azazga. Ou encore, si une sentinelle s'était montrée plus curieuse, à l'automne 1956, quant le camion Bedford bourré d'armes qu'il escortait, lui et Amar Benaouda, était tombé en panne à 300 mètres de la garnison française de Gabes, dans le sud Tunisien.

La survie doit aussi à la nourriture de l'esprit. Comme au retour en 1932 au village de l'oncle paternel du petit orphelin de cinq ans, Cheikh Arezki Cherfaoui, le premier algérien a avoir enseigné à Al Azhar au Caire.

Miracle, plus besogneux, d'une mise sur orbite intellectuelle vers la Zitouna de Tunis en 1946. Essoufflé, Si El Bachir a finalement renoncé à ses esquives à l'âge de 78 ans. Dans son lit des suites d'un cancer de la prostate. Dans son oraison funèbre, Abdelhamid Mehri, son compagnon du PPA et de la Zitouna, a salué "un homme d'une rare ouverture d'esprit".
Le colonel Ouamrane, que l'on visitait parfois à la station d'essence de place 1er mai à Alger, m'a dit de lui un jour, dans un grand éclat de rire : "tu vois ce monsieur, si je l'avais attrapé à Tripoli en 1957, je l'aurais liquidé". El Kadi Bachir est mon père. Il aurait eu 90 ans ce 16 juillet 2017. Je n'ai jamais pu lui dire merci d'avoir survécu.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.