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L'Algérie a manqué la décennie de la déflation, mais Ahmed Ouyahia veille toujours

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OUYAHIA
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Le fait saillant de la semaine économique est sans doute planétaire. La publication du chiffre exceptionnellement bon de l'emploi américain d'octobre 2015 a définitivement levé les derniers doutes.

L'argent va cesser d'être quasiment gratuit aux Etats-Unis à partir de début 2016. Janet Yellen, la présidente de la Fed, la Banque centrale américaine, avait annoncé un début de remontée des taux directeurs avant la fin de l'année 2015. Le ralentissement dans la croissance américaine au 1er semestre 2015 a fait espérer les marchés.

Le raffermissement des taux serait peut-être reporté au premier, voire au second trimestre 2016. La bonne santé de l'activité aux Etats-Unis l'interdit désormais. L'économie américaine a créé 271 000 emplois en octobre 2015. Près de 90 000 de plus que le consensus attendu.

Le taux de chômage en retombe à 5% (-0,1%), tout près du seuil technique de 4,9% considéré justement par la Fed comme équivalent au plein emploi. En un mot, la perfusion monétaire n'est plus nécessaire.

Les conséquences de cette désormais inévitable remontée des taux sont bien sûr nombreuses. Le dollar sera plus cher. Le refinancement en dollar aussi. Le pétrole est habituellement tiré vers le bas lorsque le dollar grimpe. Les deux effets peuvent se neutraliser à la marge.

La crise chez les émergents, Brésil en tête, risque de se creuser. Pour une fois le plus important n'est peut-être pas tant dans l'anticipation de la conjoncture que va générer la remontée des taux directeurs américains, qu'il est dans l'enseignement à tirer de la séquence qui va s'achever. En effet, en décembre prochain la période historique de sept ans de baisse du coût de l'argent aux Etats-Unis va se terminer. Sans avoir provoqué de tensions inflationnistes. Ni en Amérique ni dans le monde.

Une leçon pour l'Algérie

Du point de vue de la théorie économique, c'est un fait d'histoire inédit. Les prix des biens, un peu moins des services, ont résisté mondialement (Europe, Japon, etc.) à près d'une décennie de facilité du crédit et des financements de l'économie. Mieux encore aux Etats-Unis, l'inflation est passée de 3% à fin 2011 à 0% à septembre 2015.

Les explications sont nombreuses. Les liquidités distillées par le «quantitative easing» - politique de rachat d'actifs par la FED,- n'ont pas touché la sphère marchande finale. Le pouvoir d'achat des ménages américains - surendettés, - ne s'est pas redressé au point de créer une demande additionnelle génératrice d'inflation. L'argent quasi gratuit a surtout profité à Wall Street.

Au refinancement des actifs convalescents de l'après-2008. En fait, si le capitalisme mondial arrive à faire cohabiter des politiques monétaires expansives et des taux d'inflation si bas (moins de 2% en 2015 pour l'OCDE) c'est grâce - ou à cause - du triomphe périlleux de la mondialisation par le bas. Il y a quarante ans que le capital est reparti violemment à la reconquête (ex-pays coloniaux et ex-pays socialistes) du monde. Il a vendu à son opinion domestique le rêve déflationniste d'une abondance de produits bon marché.

Les prix des biens et des services qui dominent le monde aujourd'hui sont majoritairement des prix dictés par le low-cost planétaire. Ils résistent à l'expansion de la monnaie et des crédits.

Par la déflation tendancielle du prix travail. Une leçon pour l'Algérie. Le capital a beaucoup circulé dans le monde pour baisser les coûts de production de ceux qui le détiennent et pour élever leur taux de profit. Pourquoi avoir été un pays low-cost (par l'énergie notamment) pendant 15 ans sans être devenu un autre petit bout d'atelier de la planète ?

La sortie de Belaïb Bekhti, le ministre du commerce, sur les transferts illicites est un gentil missile anti-Ouyahia. Difficile de l'interpréter autrement, d'autant qu'aucune étude sérieuse ne permet de corroborer ce chiffre astronomique.

Si 30% des 60 milliards de dollars de factures des importations sont le fait de transferts illicites, cela signifie que 20 milliards de dollars sont passés des réserves de change de la Banque d'Algérie à l'étranger au titre de la surfacturation des importations, le mécanisme le plus important pour transférer frauduleusement des devises.

Ce phénomène de la surfacturation des importations a explosé depuis la LFC de 2009, puis le printemps arabe de 2011. Son moteur ?

L'impossibilité pour les acteurs étrangers de la distribution en Algérie de ressortir leurs dividendes, et la grande difficulté, toujours pour les acteurs étrangers de la production des biens et services, de le faire normalement (dans le sillage de l'affaire Djezzy).

Côté nationaux, l'obligation du crédit documentaire a rendu licite le recours au change parallèle (pour le paiement des avances et des frais d'approche), puis le transfert illicite de devises par tricherie sur la marchandise importée (volumes, qualité, etc.). En voulant traquer bureaucratiquement les importations à 39 milliards de dollars en 2007, Ahmed Ouyahia, agissant sur instruction du président Bouteflika, a placé un champ de mines sur les activités d'importation, lesquelles ont choisi le maquis.

On connaît la suite. L'Algérie est donc passée de 39 Mds en 2007 à 59 milliards de dollars en 2014. Dans un monde déflationniste. Et Ouyahia parle toujours d'économie à la télévision.

Le budget de la défense en Algérie hors contrôle

Transparency International a mis le doigt là où cela fait mal : le budget de la défense en Algérie échappe au contrôle et donc aussi à l'austérité. L'occasion d'attribuer à l'Algérie un autre mauvais classement, après celui, infamant, du Doing Business.

Transparency place en effet l'Algérie dans le tableau F de la « plus haute catégorie de risque et la plus critique en termes de corruption». Le budget accordé à la défense aurait atteint 20 milliards de dollars en 2014, selon cette ONG. Les dépenses militaires algériennes seraient encore de 16 milliards de dollars (environ 10% du PIB prévisionnel), selon un cabinet américain.

C'était excessif par conjoncture haute du prix du pétrole. Aujourd'hui, cela en devient problématique. Dans les différentes propositions de plans de court ou de moyen termes avancés par les think tank et les différents économistes ces derniers mois, il manque toujours la référence à ces près de 10% du PIB qui pèsent si lourd sur la conjoncture.

Dans le contexte politique délétère du 4e mandat de Abdelaziz Bouteflika, il paraît difficile de mettre paisiblement en adéquation une doctrine militaire rénovée du pays et un budget compatible. Pourtant, cela est une nécessité qu'il faudra coupler rapidement avec une politique industrielle de substitution aux importations. L'ANP est un grand donneur d'ordre sur le plan économique.

Elle pourrait mieux négocier ses «offset programmes», ces plans d'accompagnement qui permettent d'obtenir une implantation d'activité industrielle en Algérie, à l'occasion d'un contrat de fournitures à l'international.

Au moment où l'on parle des licences d'importation et de la chasse aux importations futiles, un débat parlementaire sur les dépenses du plus grand importateur en Algérie fait sens. Pour la lutte contre la corruption en son sein, il faudra attendre un peu plus tard. Les temps sont chauds.

Cet article a été initialement publié sur le quotidien El Watan

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