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La transition tunisienne vue par Amara Benyounes... et d'autres algériens

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La Tunisie est une vraie prise de tête pour les algériens depuis janvier 2011. Pour des raisons diverses. Le pouvoir politique à Alger aimerait en dire que c'est bien le chaos annoncé pour cause de régicide. Et que le Ciel punit toujours ceux qui s'aventurent à chasser leurs autocrates pourvoyeurs de stabilité, de sécurité pour leurs peuples, et pour leurs partenaires occidentaux.

Il y a bien un désordre tunisien, mais "insuffisant" pour décréter un contre modèle révolutionnaire. Le courant Bouteflikien, le FLN et le RND, et la propagande du DRS (services secrets de l'armée), ne sont pas les seuls à souhaiter un collapsus de la transition tunisienne. Ceux parmi les démocrates modernistes qui ont soutenu l'arrêt du processus électoral algérien en janvier 1992, ont de la suite dans les idées.

Comme entendre Amara Benyounes, ancien militant démocrate du mouvement culturel berbère, devenu ministre de l'environnement de l'aménagement du territoire et de la ville dans le gouvernement actuel, récemment sur l'antenne de Radio Maghreb M, dire entre autre, tout le bien qu'il pense de cet "hiver arabe", qui ramène les islamistes aux commandes de pays qui "au fond" n'en veulent pas.

Ensuite il y a les militants du changement. Eux aussi sont désarçonnés par la Tunisie. Ils aimeraient tant pouvoir la citer en modèle à succès. La preuve éclatante qu'il n'y a pas de "trappe essentialiste". Que les arabes aussi peuvent aller pacifiquement vers la construction d'Etats démocratiques et de droit. Cela ne se passe pas, à Tunis, tout à fait comme ils en rêvaient. L'assemblée constituante a enlisé dans ses "huis clos" télévisés, le prestige d'une première élection libre. Les salafistes s'avèrent nuisibles même sous un exécutif dominé par les islamistes. Et la tentation terroriste n'est jamais loin. De manière symétrique, les supporters algériens de la transition tunisienne se recrutent surtout dans le camp de ceux qui se sont opposés à l'arrêt du processus algérien. Ils ont besoin d'avoir raison par la preuve tunisienne. Comme si l'Algérienne ne suffisait pas. Même si presque rien n'est comparable. Surtout pas Ennahda, et le FIS. Entre les deux, la majorité des algériens. Ce sont les plus désorientés au sujet de la Tunisie. Un peu moins les transfrontaliers qui se réjouissent que les business fleurissent sur la tectonique des systèmes de pouvoir. La grande majorité des Algériens ont été pris à rebrousse poil de leurs clichés par le 14 janvier 2011. Ce sont eux qui sont réputés irrédentistes. Insoumis. Ce sont les très policés voisins de l'est qui réussissent une révolution politique. Perte totale de repères. Les opinions se dispersent. Pour une partie d'entre eux, la Tunisie a agi à "contre-courant" et ne se relèvera pas d'avoir choisi la voie révolutionnaire. Pour d'autres, les tunisiens sont des "sages bien éduqués" qui trouveront en "mode intelligence collective", solution à leurs problèmes.

Mais tous ou presque sont persuadés que l'Algérie de ce mois de juin 2013, est plus stable, et plus sûre que la Tunisie. Et n'envisagent donc pas encore de revenir passer en masse leurs vacances sur les côtes du Sahel tunisien. Or le lien le plus aboutit de ces 20 dernières années entre l'Algérie et la Tunisie, c'est l'été. Les vacances et les centaines de milliers d'Algériens qui arrivent dans le sanctuaire tunisien, pour se soigner de leur mal être collectif, sous le même soleil que leur plage de quartier. La Tunisie où il est possible d'être soit même, tête nue ou voilée, maillot échancré, ou stricte dans l'anonymat d'un espace public mature pour la diversité. Grâce à plusieurs décennies de connexion sur le monde par le tourisme et grâce aussi au statut plus avancé de la femme en Tunisie.

Les estivants algériens sont, dans leur majorité, persuadés que cette bienveillance de l'espace public tunisien est perdue. Que les regards se sont tendus. Bref qu'aller séjourner à Nabeul, comme au temps de Ben Ali, est aujourd'hui un risque qu'il faut peut être ne pas prendre avec sa famille pour son congé annuel. Et c'est là le plus beau succès d'influence des services algériens, qui ont réussi à diffuser cette image dans les médias domestiques "amis". Le plus dévastateur aussi. Car le flux des touristes algériens est, d'entre tous, le plus important pour la balance des devises de la Tunisie, et pour son industrie balnéaire.

Que reste-t-il alors aux supporters algériens de la transition tunisienne, pour démontrer qu'il n'y a pas de raisons de se sentir plus en sécurité en Algérie qu'en Tunisie au présent (vacances) comme au futur ? Evoquer la poursuite de l'activité terroriste sur le littoral Kabyle de Boumerdes-Dellys à Cap Sigli-Bejaia ? Rappeler Tiguentourine et le siège social de l'AQMI à 150 km d'Alger ? Revenir sur la fin de vie politique du président Bouteflika et l'incertitude qu'elle diffuse un peu plus depuis le 27 avril dernier ? Il y a mieux à dire. La Tunisie révolutionnaire continue d'attirer plus d'évènements mondiaux, et de touristes planétaires que ne peut l'entrevoir la plus "stable" des Algérie de l'ère Bouteflikienne. Deux illustrations contrastées. L'alter-mondialisme qui dessine un lendemain moins marchand a choisi Tunis pour souffler l'énergie de son Forum Social Mondial de 2013. Et puis, sur un autre flanc du capitalisme, Ariana Huffington, la prêtresse américaine de l'information électronique, plus optimiste à l'égard du printemps arabe que notre ami Amara Benyounes, a préféré la Tunisie pour amener l'enseigne, devenue planétaire du Huffington Post.

Forum Social Mondial et Huffington Post, Tunis, anticipent un monde plus solidaire en combinant révolution numérique et liberté citoyenne. Il faudra un peu de temps pour que les Algériens le voient. Plus de temps pour que Amara Benyounes l'admette.