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"Conjoncture algérienne: Contre la sinistrose qui arrive..."

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La conjoncture politique s'est crispée en Algérie depuis la dernière chronique. Une anticipation pavlovienne du moins "bien" économique qui se profile. C'est peut-être le moment de parler vrai aux Algériens. Youcef Yousfi, le ministre de l'Énergie, a passé ces trois dernières années à rassurer les Algériens sur des volumes de production qui pourtant déclinaient d'une année à l'autre. Aujourd'hui, il soutient que l'Algérie rétablira en 2018 les 220 millions de tonnes d'équivalent pétrole (MTEP) de 2008. Pourtant, la communauté des experts de l'énergie soutient que c'est impossible. Abdelmadjid Attar, ancien PDG de Sonatrach, affirme que dans le meilleur des cas les 16 milliards de m³ de gaz attendus de la province sud-ouest ne feront que compenser la déplétion de Hassi R'mel qui s'est accélérée ces dernières années par la faute de la surexploitation des années Chakib Khelil. Youcef Yousfi semble vouloir infléchir sa communication et dire d'autres choses aux Algériens, plus sérieuses que "la découverte" d'un géant d'huile à Hassi Toumiet.

Le meilleur service qu'il peut rendre à son gouvernement, et donc au pays, est enfin de dire la vérité. Les besoins de Sonelgaz en gaz naturel à 2030, exprimée lors de la conférence d'Oran il y a un mois, sont proches des 80 milliards de m³ par an. Avec pas plus de 10 milliards de m³ disponibles par an, l'Algérie va quasiment cesser d'être un exportateur de gaz naturel dans les 15 prochaines années si la croissance de sa demande énergétique interne reste sur le sentier actuel. C'est extrêmement grave. Sur la période, la production de pétrole ne peut pas se redresser au-delà du 1,4 million de baril jour atteint en 2007-2008. Ce sont les chiffres de base qui doivent structurer la communication du chef du secteur de l'énergie. Et le point de départ d'une vraie consultation stratégique. Que faire? Il ne faut surtout pas compter sur le ministre des Finances, Mohamed Djellab, pour tenir un discours de vérité sur la perspective économique algérienne. Il a parlé de 2015 comme s'il s'agissait de l'horizon indépassable de la conjoncture financière.

Un mensonge par défaut. Car déplacer le curseur de deux ans amène la fin du Fonds de régulation des recettes (FRR), la reprise de l'endettement international, et de la rareté du dinar (conséquence de la baisse des réserves en devises). Bref, l'Algérie est déjà sur le chemin d'une austérité sévère en 2017. Peut-être même en 2016 si les cours du brut demeurent plus d'un an en deçà des 80 dollars. Ce discours de vérité, point de départ de toute tentative d'ajustement, puis de réforme, seule l'opposition politique le porte. Elle est intuitivement suggérée par le pouvoir comme l'oiseau qui porte le mauvais augure. Et vendue ainsi à l'opinion. Abdelaziz Bouteflika s'est construit un imaginaire populaire d'homme de l'abondance. Personne dans son entourage ne veut altérer cette construction mythologique. Il faudra bien pourtant commencer un jour, puisque la vie a été généreuse avec le président. Et qu'il est toujours parmi nous pour vivre les mauvais jours qui arrivent. Ce jour du début de la vérité est arrivé.

Deux alertes sont venues cette semaine étoffer la liste des points de vue indépendants qui alimentent le débat sur la gouvernance économique. La première vient de Abderrahmane Hadj Nacer au détour d'un entretien de stratégie à El-Watan. L'ancien gouverneur de la Banque d'Algérie rappelle quelque chose que les autorités bancaires souveraines de la planète entière connaissent et intègrent comme un risque asymptotique à zéro: "Une loi américaine stipule qu'en cas de crise, tous les avoirs disponibles aux États-Unis doivent servir le peuple américain". Ce risque quasi nul a tout de même été chahuté brutalement récemment.

Les réserves d'or de l'Allemagne ne sont plus physiquement entreposées à Fort Knox, là ou elles devraient se trouver. D'où ce stress naissant: Washington ferait-il du Khalifa Bank en gageant les dépôts en or des autres nations pour financer ses déficits souverains? L'alerte de l'ancien gouverneur de la Banque d'Algérie a un but. Il faut rapatrier les réserves en or de l'Algérie. Mieux encore, il faut les consolider en achetant de l'or, car son cours est largement inférieur à ses coûts de production.

L'Algérie n'a pas su acheter des actifs industriels durant leur déflation de 2010-2012, elle peut encore se rattraper sur l'or.

Les Russes le font depuis que le rouble a dévissé. Mais insister pour rapatrier des États-Unis les réserves d'or algériennes peut ouvrir une boîte de Pandore. L'autre alerte est venue sous la forme d'un cri de dénonciation. C'est Me Nasr Eddine Lezzar, avocat d'affaires, qui appelle encore à empêcher le décaissement de 2,6 milliards de dollars par l'État algérien pour l'acquisition de 51% de Djezzy. Au moment où le gouvernement parle de passer à un autre mode de financement des projets d'équipements publics qui aura moins recours au concours définitif du budget et plus à la place financière, le débat sur ce chèque de 2,6 milliards de dollars tombe à pic. D'autant que cette semaine est celle de la finalisation de l'accord de début 2014. Les arguments de Me Lezzar, plus juridiques qu'économiques, ne sont pas toujours évidents. Il reste que cette transaction qu'il faut additionner aux 900 millions de dollars pour la renationalisation de Arcelor Mittal Annaba et le financement de ses investissements demeure une autre énigme des années Bouteflika.

La semaine n'a pas été lourde que de mauvaises nouvelles. L'Algérie a fait un bond en avant dans son classement Doing Business. Grâce à la commission en charge de cela auprès du ministre de l'Industrie et des Mines? Pas du tout. Grâce au wali délégué de Bir Mourad Raïs à Alger. Le "sous préfet" a réalisé une performance digne de Singapour et de sa légendaire fluidité pour faire avancer le business en un temps administratif record. Il a répondu, l'autre semaine, en 24 heures, à une requête du promoteur qui veut construire une tour de 14 étages et 84 logements sur une parcelle de la cité des Sources sur les hauteurs d'Alger. Le promoteur n'a pas "tout prévu" pour son chantier contesté, devant la justice, depuis des mois par les riverains, qui revendiquent la propriété du terrain d'assiette. Il a demandé de déborder d'un mètre sur le parking de la cité (sur 80 mètres), afin de pouvoir lancer ses travaux. Le wali délégué de Bir Mourad Raïs a dit oui. Expropriation de fait par décision. Qui a dit qu'en Algérie l'administration retarde l'éclosion de l'activité économique?

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