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Ce que le putsch raté contre Erdogan dit aux algériens

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TURKEY
Osman Orsal / Reuters
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La Turquie a fait en une nuit les deux sauts les plus antagoniques dans l'histoire politique. Le putsch militaire l'a rétrogradé dans l'archaïsme le plus éculé. Sa mise en échec, notamment par la mobilisation citoyenne, l'a propulsée dans l'ère moderne.

Durant deux heures environ, au début de la conspiration, le spectre de la malédiction a plané sur le sort des musulmans de toute la planète. "Religion incompatible avec le libre arbitre citoyen". Au lendemain du massacre de Nice, le slogan était prêt. Finalement, la démocratie vaut elle aussi la peine de mourir. Des milliers de turcs ont pris ce risque dans un calme de soufi. Certes les partisans de Erdogan et de l'AKP, étaient les plus motivés face aux chars. Mais ils n'ont pas eu à affronter des contre-manifestants pro-putschistes. Et cela change tout.

Islamistes ou laïques, le fond de l'âme de cette nuit illuminée disait non à la suspension des droits civiques "pour rétablir la démocratie" comme le prétendait le communiqué des conjurés. Il faudra attendre un peu avant d'épiloguer sur le contenu de cette victoire de la démocratie.

Plus de 270 morts, des centaines de blessés, bientôt 4000 arrestations dans les rangs des militaires "justiciers" de la démocratie, parmi eux des chefs d'armes, des généraux et plus de 50 colonels. La crise tragique de l'armée turque est le legs le plus durable de cette nuit du doute. Les institutions civiles ont résisté au choc. Pas l'armée. Elle a conduit une bataille fratricide. Des hauts gradés sont morts. Sa longue résilience (03 coups d'Etat depuis 1960) est brutalement interrompue.

Ce scénario pouvait il être évité ? C'est là d'abord la responsabilité des civils qui gouvernent, et de l'opposition, de ne pas laisser émerger les conditions d'une sortie des militaires de leurs casernes pour "sauver" un processus politique en crise. Sur ce plan, Tayeb Recep Erdogan a sans aucun doute failli. Mohamed Saadoune le pressent superbement en analysant, une semaine avant le putsch, dans un blog sur le Huffington Post Algérie, l'incroyable isolement auquel était parvenu le président Turc au plan régional.

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La succession des attentats terroristes en Turquie depuis une année étant la tragique traduction domestique de cet égarement tactique du leader de l'AKP. Une partie, certes minoritaire, de la hiérarchie de l'armée turque a jugé qu'il y avait là une opportunité pour passer à l'acte contre les institutions légales dominées par l'AKP. Sa responsabilité dans la division historique de l'armée turque est écrasante. C'est inévitablement à ce scénario glaçant pour leur pays que de nombreux Algériens ont forcément penser en regardant les images de confrontation entre services dans la terrible nuit turque.


"25 ans que l'ANP est sous tension faute d'issue"

L'homme politique algérien qui a le plus régulièrement alerté sur le risque d'extension des divisions politiques à l'Armée nationale populaire (ANP) par la faute d'une crise de politique sans issue intra-clanique, est Mouloud Hamrouche. Au point d'être parfois soit incompris, soit jugé trop alarmiste. Le mode opératoire du putsch turc est venu montrer comme une fulgurance, que l'inquiétude de l'ancien chef du gouvernement n'est pas infondée.

La Turquie a été entraînée dans un ralentissement économique lié à la conjoncture européenne; et dans une crise sécuritaire puis politique, liée à la scène syrienne. Mais l'Etat de santé de son économie, et de ses institutions politiques ne peut pas se comparer à celui de ses homologues algériens.

La division et le passage à l'acte (coup d'Etat) ne sont certes pas survenus dans un ciel bleu. Personne, pour autant, ne l'attendait aussitôt dans le processus de dégradation de la gouvernance de l'AKP. Aussi, il n'est sans doute pas inutile, dans le contexte algérien, de relire Hamrouche dans le texte tant qu'il est encore temps. Ses références au risque d'exporter l'impasse et l'implosion jusqu'aux rangs de l'armée sont récurrents. En décembre 2015, il déclarait à Sidi Bel Abbes :"L'Algérie a vécu 25 ans de crise. Les éléments de l'ANP et des services de sécurité sont restés 25 années en état d'alerte. Il faut être conscient des dangers, de tous les dangers qui guettent le pays".

Cette thématique de la préservation de l'institution militaire par la nécessité de construire, avec son soutien, un nouveau consensus national, est plus fortement présente depuis sa sortie du 17 février au sujet de la présidentielle d'avril 2014 : "Jusqu'à quand l'encadrement de nos forces de défense, de sécurité, nos cadres et acteurs économiques resteront soumis, à chaque échéance présidentielle et à chaque changement de responsables, à d'intolérables pressions, interrogations et examens de conscience ?"


"Nos aînés connaissaient le prix humain des conflits"

Mouloud Hamrouche a même fait une allusion directe aux conséquences funeste d'une perte de la discipline dans la chaine de commandement de l'armée consécutive aux divisions politiques : "Nos dirigeants dans les maquis n'aimaient pas les débordements de foule. Ils avaient été marqués par le 08 mai 45. Trop de sacrifices, résultats incertains, voir contre-productifs. Ils privilégiaient donc l'organisation, la discipline et le compromis. Après l'indépendance, ils connaissaient le prix humain des conflits".

Cet "enseignement" qui pousse à la recherche du compromis a encore fonctionné, d'une certaine manière, dans la grande crise de l'après-indépendance qu'a été octobre 88. Le recours à la répression dans les rues s'est arrêté après cinq jours de débordements et la réforme politique a été lancée le 10 octobre.

Depuis février 2014 et son concept de "l'impasse du 18 avril au matin", l'ancien chef du gouvernement a prévenu de la dramatisation de cette impasse. A Batna en décembre dernier ou encore à Sétif en mars 2016 : "le premier danger réside dans la lutte des parties qui détiennent les instruments du pouvoir, ce qui fait que l'on recourt uniquement au remplacement des hommes par d'autres considérés conformes à leurs intérêts". A l'heure où le conflit fratricide de l'armée turque étale son effroyable bilan, ces rappels en deviennent un peu plus audibles.

"Les intérêts de quelques groupes vont être ignorés"

Si l'on lit les éditos d'El Djeich, l'ANP est hors de portée du scénario de la division. Son chef d'Etat Major, Ahmed Gaïd Salah a mis en garde à la fin de l'année dernière les dirigeants de l'opposition qui faisaient d'une manière ou d'une autre appel à l'intervention de l'ANP pour solder le 4e mandat présidentiel.

Officiellement pour l'armée il n'existe qu'une légitimité, celle des urnes, et sans doute pas une crise du 4e mandat et sa paralysie institutionnelle qui hypothèque la réponse du gouvernement face à la chute du prix du pétrole. Cette loyauté républicaine du chef de l'armée est bien sûr appréciable sur un plan formel.

Un "redressement" unilatéral par les militaires pour sortir de l'impasse du 4e mandat est un scénario dangereux, contraire à l'éducation civique si difficile à implanter en Algérie après le 11 janvier 1992.
Ce risque est d'autant plus réduit que le général Ahmed Gaid Salah est le meilleur défenseur de la continuité Bouteflikienne à tout prix, y compris en torturant le bulletin de santé présenté au conseil constitutionnel.

La chronique des faits est, cependant, une autre histoire depuis deux ans. Elle dit que cette cohésion institutionnelle si précieuse à la recherche d'un nouveau consensus national a été précarisée par l'exercice au quotidien du 4e mandat. Jamais les dissensions entre militaires actifs ou à la retraite n'ont été aussi préoccupantes pour l'opinion algérienne.

Les arrestations des généraux Benhadid (à la retraite) et Hassan (DRS) ont émaillé la fin de l'été 2015, le départ du général Toufik et le démantèlement du DRS qui s'en suit, la polémique au vitriol qui implique d'anciens hauts gradés, le Général Nezzar en tête, autour de la loi qui les oblige à se taire, tout indique que les enjeux de la succession à Abdelaziz Bouteflika tendent le climat.

Ils impliquent chaque fois deux grands blocs l'un lié à la présidence l'autre mécontent de son sort et du risque de monopolisation du pouvoir. La aussi une petite phrase de Mouloud Hamrouche en février 2014 peut paraître prémonitoire : "Pour la première fois depuis 1962, j'ai le sentiment que les intérêts de quelques groupes vont être ignorés" lors de la reconduction du statu quo. Nous y sommes avec la déchéance du général Toufik, le retour de Chakib Khelil et la guerre menée à Issab Rebrab.

Le parallèle avec le théâtre turc ne fonctionne bien sûr que dans la symbolique. Dans les faits, en Turquie l'armée se rebelle contre la perte de son pouvoir politique. En Algérie elle ne sait plus se qu'elle doit faire de son pouvoir.

En fait, elle n'est plus capable de réguler le politique. Cela aurait du cesser d'être son rôle principal depuis 25 ans justement. "Toute l'accumulation des crises dans l'histoire de la révolution, puis de l'édification de l'Etat ne servent finalement à rien aujourd'hui. Les acteurs de l'époque, dans l'armée et dans l'Etat, savaient construire des consensus et faire avancer le pays. Le système en est devenu incapable. Ce n'est pas parce que les hommes ont moins de valeur. C'est parce que tout simplement le système en tant que tel ne veut pas comprendre qu'il est arrivé à sa fin. Avec toute la puissance des moyens dont il dispose, il a échoué à présenter un candidat à la présidentielle".

Cette incapacité, diagnostiquée dans ces termes par Mouloud Hamrouche, s'est accentuée depuis deux ans. C'est pourquoi les images de cette nuit turque "des longs couteaux" ont fait peur aux Algériens.

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