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Algérie, deux ou trois chiffres qui donnent envie de ne plus attendre l'après-Bouteflika

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"Tout le monde à Alger sait ce qu’il faut faire face à la zone de tempête qui s’annonce. Mais tout le monde sait aussi que cela ne se fera pas". C’est le constat désabusé d’un ancien membre du gouvernement des "premières années" de l’ère Bouteflika.

Ainsi débute 2015. Dans l’improvisation des mesures. Qui ne touchent pas à l’essentiel. Un chiffre résume le tableau. La masse salariale publique - visible et non visible - correspond à 110% de la fiscalité ordinaire pour 2015. "C’est une menace permanente de chavirage", commente l’ancien responsable. Autre ratio qui pèse sur la compétitivité du pays : en parts du PIB, les transferts sociaux représentent 12 fois l’investissement productif.

C’est simplement une invitation à consommer beaucoup sans produire. En fait, à importer. Lorsque les chiffres sont aussi dangereusement chargés de menaces, Abdelmalek Sellal devrait faire un peu plus d’effort pour devenir sérieux. Au lieu de quoi il demeure toujours des continents tabous de l’action gouvernementale.

Les deux commissions sous l’autorité du ministre du Commerce incarnent l’inconsistance même de la réponse stratégique de l’Etat. Traquer les importations inutiles et les flux de capitaux suspects. "Approche sécuritaire du marché".

Abderrahmane Benkhalfa, ancien délégué général à l’ABEF, a égrené cette semaine des mesures de «régulation par le marché» pour sortir de la situation des "aux indicateurs". Les prix soutenus faussent l’affection des ressources, le taux d’intérêts bonifiés fausse le recours au marché financier, le double taux du dinar, officiel et parallèle, fausse la valeur des importations. La mise à plat des mauvaises incitations par le budget de l’Etat est la clé de tout, selon le spécialiste financier.

Il faut changer d’incitations. Réguler avec le marché, pas contre le marché. La clé et le début. Dans le réseau des acteurs qui réfléchissent, circule une échéance. Il faut au minimum 15 années pour diversifier l’économie algérienne si l’on prend les bonnes mesures en 2015. Et encore. Cela suppose une organisation de la gouvernance totalement différente. C’est ce qui ramène à la case de départ de cette chronique. Tout le monde sait que rien ne se fera.

L’émergence d’un mouvement citoyen contre le gaz de schiste au sud de l’Algérie est sans doute l’événement le plus rafraîchissant de ces dernières années. Il coupe court au fait d’autorité. Il oblige à la discussion. Ce qui n’était pas dans l’agenda du gouvernement. La plus grande erreur de ce point de vue vient encore une fois du ministère de la Communication.

Youcef Yousfi a passé ces trois dernières années à rassurer les Algériens sur les capacités de production en hydrocarbures, alors même qu’en 2014 l’Algérie a exporté 42 milliards de m3 de gaz naturel pour 85 milliards de capacités installées. Tant et si bien que la nécessité d’exploiter le gaz de schiste n’a jamais été présentée, et donc perçue comme essentielle. Et surtout pas comme absolument nécessaire pour faire face à la hausse vertigineuse de la demande domestique en gaz naturel. 75 milliards de m3 en 2030, selon Sonelgaz.

Le ministre de l’Energie aurait sans doute obtenu une autre écoute auprès de ces populations s’il était venu à elle en toute transparence. "Nous n’allons bientôt ne plus avoir assez de gaz non pas seulement pour exporter, mais aussi pour approvisionner le pays", notamment dans la génération d’électricité.

Aujourd’hui, la chute des cours du brut aidant, les langues se délient. L’exploitation du gaz de schiste n’est plus une manière de prolonger la rente énergétique algérienne, mais une solution de secours pour éviter de tomber trop vite dans la dépendance énergétique. En tout cas, c’est ainsi que cela est vécu par la gouvernance du secteur.

Le gouvernement algérien a plus de "moyens" de ramener "à la raison" les populations du Sud que le ministre saoudien de l’Energie. Il faudra pour cela qu’il dise la vérité non pas seulement sur les vrais risques de préjudices à l’environnement que peut faire peser l’activité de la fracturation de la roche, mais aussi la vérité sur le trou d’air dans la production algérienne de gaz conventionnel, et la difficulté à le colmater durant les 5 prochaines années. En fait, le ministère n’a jamais communiqué sur le front stratégique.

Il n’a pas de discours sur la politique énergétique à venir. Sur la place du renouvelable dans le futur mix. Celle de l’électricité d’origine nucléaire. Youcef Yousfi s’est contenté de répéter que l’Algérie restera un grand pays producteur de pétrole et de gaz. Il a entretenu le mythe d’un excédent rentier important. Il a donc donné une base un peu plus légitime à la requête des populations du Sud. "Puisque nous n’en profitons pas. Cela ne se fera pas".

Les rumeurs de remaniement ministériel ont animé la semaine. Problème, les ressources les plus compétentes sont dans l’opposition. Les choses sérieuses commencent donc en 2015 où le remaniement, annoncé encore une fois par Amar Saadani, a pour souci de rendre un peu plus efficace la réponse de l’Exécutif à la baisse des revenus en devises.

Il y a, au gouvernement, des profils d’exécutants zélés qui font, peut-être, beaucoup moins l’affaire lorsqu’il faut devenir inventif et audacieux. La recherche tourne court de vrais ministres capables de dessiner un vrai budget, de mettre en place une vraie politique énergétique, ou d’engager un vrai virage écologique et numérique. Ils ne sont plus dans les placards du FLN de Saadani, ou dans celui des ministères d’antan.

La preuve ? Le nombre d’ex-walis dans l’actuel gouvernement. Les meilleurs cadres sont en rupture de ban. Ils n’offriront donc pas, pour leur grande majorité, leur expertise pour sauver l’économie algérienne à partir d’un siège gouvernemental. Comme les manifestations du Sud contre le gaz de schiste, c’est une évolution moderne de la vie publique algérienne. Elle est bienvenue.

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