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Le mythe de la "tamazighisation " linguistique : Des pratiques dénominatives aux fractures linguistiques et identitaires (Partie I)

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BERBERE ALGERIA
Zohra Bensemra / Reuters
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"La berbérité peut-elle constituer un champ de recherche indépendamment de l'activité militante ? ", Karima Dirèche (2008)

"... concernant Tamazight en Algérie, et quels que soient les objectifs qui lui sont fixés au plan glottopolitique, une pause critique est nécessaire... ", Dourari Abderrezak (2014)

Introduction:

La reconstitution des éléments liés à la berbérité est un fait récent dans l'histoire millénaire du Maghreb. Ce processus a nécessité un travail de recherche sur ce qui a été présenté comme une entité qui aurait éclaté à un moment indéterminé de l'Histoire (Camps 1980 : 23). Les investigations scientifiques produites dans le contexte colonial français n'a pas toujours échappé à une idéologie colonialiste, mythifiante et occidentalisante (Lucas & Vatin 1975). Cette vision s'opposait aux représentations dévalorisantes que les Historiens arabes avaient des Berbères (Ibn Khaldoun 1968).

C'est à la faveur des travaux des berbérisants occidentaux que l'Histoire des Berbères a été redécouverte notamment par les premiers berbérisants algériens, kabyles notamment (Temlali 2015). Après l'indépendance de l'Algérie, c'est l'idéologie politique imposant un arabisme exclusif qui diabolisera le fait berbère. Il sera considéré comme une invention coloniale. C'est à partir des années 1970 que le travail de revendication identitaire s'organisera, clandestinement d'abord (Kahlouche 1997), pour ensuite éclater au grand jour à partir du printemps de l'année 1980.

Avant d'aborder l'aspect proprement langagier, je rappellerai que le processus d'écriture du récit identitaire, entamé par des berbérisants étrangers et algériens, a englobé de nombreux aspects : anthropologique, économique, linguistique, social, comportemental, génétique, etc. En traitant du mythe de l'isolat kabyle, Nedjma Abdelfetah s'interroge : "La Kabylie, terre de l'oralité, de la tiédeur religieuse, de l'absence séculaire de liens avec un Etat quelconque, des républiques villageoises, de l'exhérédation des femmes, cet isolat qui aurait sauvé sa pureté originelle, cette terre si familière, où se trouve-t-elle ? ". (Abdelfetah 2004).

Ce questionnement procède pour son auteure du besoin de mettre en exergue : "les effets d'une illusion de connaitre produite par un apparent surinvestissement " (Idem). Ce qu'elle appelle "l'impression de surinvestissement se trouve amplifiée par le sous-investissement qui touche les autres régions de l'Algérie ou du Maghreb. La singularité en parait importante " (ibidem). Cela ressort des travaux produits dans le cadre de ce qu'on a appelé la découverte anthropologique ou scientifique de l'Algérie, et plus tard, par des berbérisants algériens qui ont accentué "les singularités " en continuant le processus de mythisation des différents aspects cités ci-haut.

Dans cette réflexion, je m'intéresserai à un élément qui me semble important dans ce processus de récupération/redéfinition identitaire. Il est question de la dénomination de la langue. Pour le cas du berbère, le glossonyme a été fourni par l'ethnonyme qui aurait été attribué aux habitants du Maghreb par les Grecs puis les Arabes. Si dans les écrits arabes anciens et français datant de la période coloniale, c'est le terme "berbère " qui a été utilisé pour désigner les habitants du Maghreb, leurs langues et leurs cultures, il convient de rappeler qu'un changement de la désignation est intervenu à la faveur d'un travail de réappropriation identitaire effectué par les berbérisants algériens.

Comme dans tout processus de réappropriation identitaire s'effectuant dans un contexte de tension et de résistance face à la répression et à la minorisation, la récupération et l'affirmation de l'identité berbère devait passer par l'exhumation des mythes anciens et les surinvestir symboliquement. Se re/nommer a été un des premiers actes fondateurs d'une identité à "récupérer ". Le peu de descriptions dont la recherche actuelle dispose concernant les dits siècles obscurs de l'Afrique du Nord a amené les linguistes à tenter de combler des blancs par la formulation d'hypothèses invérifiables quoiqu'elles soient présentées comme probables (Chaker 2008), ceci n'est pas sans rappeler l'hypothèse de l'indo-européen et "l'offensive des néogrammairiens " à l'origine de l'exigence de la scientificité en linguistique.

Les dénominations problématiques

La dénomination des langues berbères dans le discours militant berbériste semble participer du discours du mythe. L'emploi du générique "tamazight " n'obéit pas seulement et toujours à un souci d'économie linguistique. Cette appellation fondée sur des arguments relevant de la linguistique structurale, interne participe de la construction du savoir historique qui relève d' "une approche défensive et légtimatrice de la dimension berbère " (Dirèche 2008). Si cette approche historicisante est souvent nécessaire à l'élaboration du discours identitaire et historique des locuteurs issus des minorités linguistiques, l'objectivité scientifique oblige à reconsidérer les dénominations et à analyser les mécanismes qui président à leur attribution. Il importe également de mesurer les implications liées à leur emploi.

En effet, dans les usages, le terme "tamazight " est un vocable générique qui renvoie aux différentes langues berbères (kabyle, chaoui, mozabite, targui, chenoui) mais qui désigne également ce que Dourari Abderrezak qualifie de "novlangue " (Dourari 2014) qui correspond à : "un tamazight standard, pur artefact au sens théorique et pratique, [qui] est, au moins dans l'immédiat, une virtualité relevant du domaine de l'utopie, en termes de fonctionnalité sociale escomptée " (Dourari 2014).

Ce tamazight, représenté comme étant un et unifié, au plan juridique et dans le discours scientifique, se heurte, sur le terrain, à l'hétérogénéité et à la vitalité des pratiques linguistiques. Il ne correspond pas dans la recherche, ou peu, à la définition que donne Jean-Baptiste Marcellesi au concept de langue ploynomique que je définirai plus bas.

Le prestige du statut et la volonté de restaurer des langues longtemps réprimées par un Etat centralisateur ont conditionné le choix d'une langue que les militants berbéristes ont voulu unificatrice. Il s'agit d'une sorte de "supra-langue " dévitalisée car n'ayant ni une communauté de référence ni un ancrage dans la réalité. Les tentatives de promotion de cette langue se sont faites au détriment des langues maternelles minimisées et à peine évoquées lorsqu'il s'agit de spécifier dans quelle langue l'enseignement se fait, par exemple. Le terme au singulier escamote la diversité et prête à confusion.

L'opération de dénomination des Berbères a obéit au principe de distanciation par rapport à ce qui avait été déjà nommé et donc défini. L'appellation devait être puisée dans la mythologie berbériste dans le but de restaurer une identité considérée comme corrompue par des apports exogènes. Le terme "berbère " serait lui-même dérivé de "barbaros ", une origine du reste incertaine (Cheriguen 1987). Une redéfinition par la dénomination s'est alors imposée, elle a concerné l'ethnonyme, le glottonyme et le toponyme (Haddadou 1997 : 62). C'est ainsi que "imazighen ", "tamazight " et "tamazgha " ont remplacé les dérivés de l'ethnonyme "berbère ".

Salem Chaker évoque "une néologie sémantique " (2013) introduite pour la première fois dans une chanson patriotique d'Ait Amrane Idir datant de 1945 et intitulée "kker a mmi-s amazigh ". L'appellation a été reprise dans les discours officiels dans les années 1980 par Chadli Bendjedid et Ahmed Taleb-Ibrahimi (Chaker 2013). La dénomination en question correspondait à des visions mythifiées et déconnotées du fait berbère au Maghreb.

Les connotations négatives sont liées à l'invasion arabe. Pour les berbérisants la dénomination "berbère " serait le fait des Arabes et est considérée comme exogène. Pour les politiques de l'époque, le terme "berbère " connotait la résistance des Berbères face aux armées arabes et renverrait à la littérature coloniale sur la question (Idem). Le procédé de dénomination d'une langue est toujours arbitraire dans la mesure où "la catégorie de langue résulte d'une élaboration, d'une construction qui ne dénote pas un objet naturel " (Tabouret-Keller 2007 : 07).

Pour ce qui est de la dénomination de "tamazight ", il est intéressant de constater que les deux points de vue, militant et officiel, convergent dans la manière de neutraliser les syncrétismes. Ce point a été soulevé par Dalila Morsly qui constate à propos de la variation linguistique que "le discours militant et le discours du pouvoir, s'affrontent, mais reposent tous deux sur une conception idéaliste de la langue, produisent les mêmes effets de sacralisation aux dépends de la réalité des pratiques linguistiques " (1997 : 43).

Cette représentation fantasmée s'étend à la désignation officielle et académique de ces pratiques. Mais des enquêtes de terrain (Bektache 2013, Bessai 2012, Issadi 2014) ont montré que la réalité des désignations dans les discours épilinguistiques est beaucoup plus complexe et diversifiée qu'elle ne l'est représentée dans des travaux portant sur des considérations macro-sociolinguistiques. Ces désignations révèlent parfois les rapports diglossiques existant entre les variétés d'une même langue ou impliquant d'autres langues comme le français, l'anglais ou encore l'arabe.

La complexité des dénominations

Dans une enquête menée à l'Université de Bejaia, Mourad Bektache a relevé une reproduction du discours officiel et militant dans les discours épilinguistiques des étudiants. En effet, le terme "berbère " a été associé à langue maternelle tandis que le mot "tamazight ", lui, l'a été à langue nationale (Bektache 2013). Cette intériorisation de la répartition diglossique ne laisse pas apparaitre au niveau des représentations, une opposition entre les différentes variétés dans la mesure où, dans l'absolu, elles sont toutes valorisées par leurs usagers. C'est au niveau de la pratique que les difficultés apparaissent dès que l'on prend conscience de l'étrangéité de la langue scolaire. D'ailleurs, ce serait le sentiment de loyauté envers la langue qui motiverait encore les apprenants dans les régions kabylophones à apprendre tamazight.

Ce sentiment s'explique par l'histoire liée à la revendication de la langue et de l'identité berbères dont le fief est la Kabylie. Les arguments affectifs abondent d'ailleurs quand il s'agit d'expliquer le choix de cette langue (Morsly 2012). La désaffection par rapport à l'apprentissage de tamazight dans les autres régions berbérophones mais arabophones également pourrait s'expliquer par l'absence d'arguments affectifs et utilitaires. Le sentiment de loyauté linguistique suffira-t-il pour maintenir la motivation par rapport à "tamazight " ?

S'il semble suffire pour le moment, il ne faut pas perdre de vue la hiérarchisation entre les langues berbères qui apparait à travers les dénominations que donnent les locuteurs à leurs langues et à celles des autres berbérophones en fonction de la variation diatopique ou sociolectale inhérente à la vie des langues. Car face aux considérations structurales et macrosciolinguistiques, des réalités micro-sociolinguistiques se développent qui nourrissent les stigmatisations sociolangagières.

C'est ainsi que pour la ville de Bejaia différentes appellations sont employées pour qualifier le kabyle pratiqué par des groupes de locuteurs, et ce en fonction de leurs provenances géographiques ou de leur appartenances socioculturelles. Pour la ville de Bejaia, certaines pratiques du kabyle sont dites "khalota " (mélange), "Qat-li qatl-ek" (elle m'a dit), "parler féminisé ", "berbère cassé ", "kabyle cassé " (Bektache : 45). Ces dénominations sont produites par des locuteurs issus des communes de la ville qui perçoivent le kabyle des villes comme étant policé par rapport à celui pratiqué chez-eux. Je souligne toutefois que les locuteurs du kabyle pratiqué en ville perçoivent le kabyle pratiqué par les autres, qu'ils qualifient d' "arrivistes ", comme étant moins policé.

Ce point de vue n'est pas assez développé dans les travaux sur les représentations du kabyle, du moins dans les travaux sur la ville de Bejaia. Ceci s'expliquerait par la position des chercheurs qui jusque là ont insisté davantage sur les discours dominants de locuteurs issus des villages où l'on pratiquerait "le vrai kabyle " que sur ceux des villes dont la langue serait mêlée à l'arabe : "les contours sociolinguistiques du kabyle sont définis par nos informateurs en le renvoyant dans un cadre socio-spatial montagnard.

L'espace de référence du kabyle porte sur le tissu rural car le processus d'arabisation s'est accompli assez tôt dans les villes fondées par les Arabes et les vieux centres de culture arabo-islamique " (Issadi 2016). La focale gagne à saisir au mieux, et d'une manière impartiale, la complexité des représentations dans une situation micro-sociolinguistique où les discours sont construits les uns par rapport et/ou par opposition aux autres.

Sarah Leroy évoque à ce propos une bipolarité entre la haute ville et la vieille ville qui forment "deux espaces urbains [qui] se distinguent concrètement, des points de vue de l'urbanisme, de la population et des langues et variétés de langue, mais aussi très nettement, du point de vue des représentations identitaires " (Leroy 2016 : 302).

Les représentations liées à la citadinité et à la ruralité constituent des paramètres de stratification socioculturelle importants (Ibid) (Abdelfetah-Lalmi 2001). Dans la ville de Tizi-Ouzou, c'est le "zdimoh " qui est stigmatisé (Boumedine 2015) (Tacine 2017). A Draa Ben Khedda par exemple, la pratique du kabyle est stigmatisée, elle est dite "langue de djebaili " (langue de montagnard) (Smail 2016). Dans les deux cas, ce sont des groupes socioculturels dont les origines sont considérées comme exogènes qui sont stigmatisés. Outre l'évaluation des variations intra-kabyles, la langue kabyle peut elle-même être dévalorisée par rapport à des langues que des locuteurs jugent plus prestigieuses comme le français ainsi que cela ressort de l'enquête de Bachir Bessai auprès de lycéens béjaouis (Bessai 2012).

Si dans le discours, c'est la dénomination des langues berbères par le glossonyme "tamazight " qui suggérait le caractère homogène de la langue, sur le plan linguistique, les variations dites inter-dialectale et intra-dialectale ont été minimisées au profit de la présentation de l'unité structurale du berbère. Le choix de cette approche pour la description des langues berbères visait à leur donner de la légitimité historique afin de l'imposer comme une langue à part entière et non comme un ensemble de dialectes comme cela avait été présenté par les détracteurs de la question berbère, l'unité du berbère devant plaider pour sa reconnaissance auprès des politiques jacobins et de militants en quête de légitimité pour l'identité à promouvoir.

Je rappelle à cet effet que la recherche dans le domaine des études berbères a longtemps été dominée par la dialectologie et la linguistique interne. Cette démarche trouverait sa justification dans un contexte idéologique où la priorité était accordée à la reconnaissance de la langue berbère. Toutefois le déni dont fait parfois aujourd'hui l'objet la réalité sociolinguistique ne semble s'expliquer que par une attitude jacobine. Dourari Abderrezak parle à ce propos d'un "autre puritanisme prônant 'tamazight " (berbère) comme modèle unique " (2011). Des travaux se sont toutefois développés récemment en sociolinguistique (Morsly 2013) qui ont permis de relativiser les points de vue ayant jusque-là insisté sur la saisi de la langue comme une abstraction.

- Les non-dits d'une vision structurale de la langue
- La variation des langues berbères

Dans "Les Berbères : mémoire et identité ", Gabriel Camps rappelle la position prudente d'André Basset selon laquelle : "...la notion courante du berbère, langue indigène et seule langue indigène jusqu'à une période préhistorique (...) repose essentiellement sur des arguments négatifs, le berbère ne nous ayant jamais été présenté comme introduit, la présence, la disparition d'une autre langue indigène ne nous ayant jamais été clairement attestée " (68).

Cette présentation du fait berbère favorise l'hypothèse de l'origine commune des langues berbères. Le caractère disparate de la présence des groupements berbérophones sur l'ensemble du Maghreb jusqu'aux îles canaries mais surtout jusqu'en Afrique centrale rend la reconstitution de l'unité historique du berbère ardue voire impossible. C'est pourtant à partir de ce paradigme que va se former l'hypothèse d'une origine commune.

La formulation de cette hypothèse sert à consolider la revendication linguistique. L'évocation des aspects diachroniques servent d'arguments pour démontrer "la profondeur historique " (Morsly 1997 :42) du fait berbère au Maghreb et en Afrique. Il en est de même de la vision structurale de la langue qui est privilégiée dans la mesure où elle insiste davantage les convergences entre les langues berbères que les divergences. Salem Chaker évoque dans ce sens "la fin du continuum linguistique berbère en Afrique du Nord " (Chaker 166) et "un contact rompu depuis plusieurs siècles " (17).

Cette hypothèse est réfutée par Dourari Abderrezak (2011) qui avance que "l'Algérie historique (...) a toujours été plurilingue. Il est difficile d'imaginer un territoire aussi grand que le Maghreb (de la frontière Egypto-Libyenne jusqu'aux îles Canaries, puis au sud, le Mali, et la Mauritanie) avec des groupes humains aussi éparpillés, qui parleraient en dépit de cela une langue unique à cette époque ".

D'après Yacine Temlali, et comme souligné dans l'introduction, l'orientation des recherches sur le berbère a été influencée par l'idéologie coloniale. C'est le cas de la thèse de son apparentement avec le sémitique qui aurait été reçue avec prudence. Ce dernier a été "admis bien plutôt par les spécialistes non français (allemands, italiens) alors que les berbérisants français ne s'y rallieront vraiment qu'après la décolonisation " (Temlali 2013 : 122).

Le sémitisme renvoyant, souvent par restriction de sens, une origine arabe. La même réticence se donne à lire chez Salem Chaker quand il précise que : "la parenté chamito-sémitique du berbère n'implique en rien une 'venue du Moyen-Orient (sémitique) ou de l'Afrique de l'Est ' " (Chaker 2008). En termes plus explicites, il affirme que cette notion "n'implique rien en termes d'anthropologie (origine des peuplements) et/ou de culture " (Idem).

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