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Vérité et Dignité: Entre noble cause et instrumentalisation!

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Un pays ne peut avancer vers la lumière du futur que s'il sort complètement des ténèbres du passé.

Depuis quelques jours, je regarde à distance le tourbillon des témoignages de victimes de la barbarie d'État, bras armé de l'autoritarisme politique, mais avec un sentiment très personnel de la destruction qui peut en résulter et des fossés qui se creusent au sein d'une famille et pire encore au sein d'une nation.

A l'indépendance, mon père était Bourguibiste et son jeune frère était Yousséfiste. Ce dernier a fait de la prison et mon père a utilisé ses "convictions" afin d'alléger la peine de toute une famille.

Des décennies après, dans les années 1990 et 2000, deux de mes cousins germains avec qui j'ai grandi, ont fait respectivement 8 et 11 ans de prisons pour islamisme. Je peux témoigner des séquelles physiques mais aussi de la douleur de ma tante, cette femme si gaie et si chaleureuse et de son mari quand les sbires-voyous de Ben Ali défonçaient la porte de leur appartement dans le quartier huppé d'El Menzah, à quatre heures du matin ou qu'elle devait rendre visite à ses fils que le régime avait décidé d'interner l'un à la prison de Borj Erroumi et l'autre à la prison de Mahdia, à 250 kilomètres de distance pour punir la famille.

Aujourd'hui, il est nécessaire de faire la lumière sur les vérités qui dérangent, dans un travail cathartique qui peut aider à nettoyer les blessures du passé, à défaut de les fermer. Je ne sais vraiment pas si cette Instance de la Vérité et de la Dignité au nom si pompeux, et qui fait des campagnes d'affichage urbain la veille des auditions publiques comme on vendrait des yaourts, est capable de terrasser un lourd chantier afin que les historiens viennent faire leur devoir scientifique de mémoire.

Jusqu'à présent, certains signes qu'elle a donnés, ont plus à voir avec un règlement de compte idéologique et un décorum de sa propre importance, entre mauvaise retransmission télévisée et allusion de sa présidente controversée aux procès du Nazisme à Nuremberg, (oui, rien que ça) qu'avec un véritable souci de donner la parole aux victimes de la torture et des abus de l'État pour que l'on dise haut et fort et une fois pour toutes: "Plus jamais ça!".

On n'a cessé de nous citer les expériences des autres pays en matière de justice transitionnelle mais la méthodologie même de l'approche tunisienne battait de l'aile dès le départ. L'Afrique du Sud par exemple, a d'abord écouté les victimes en présence des bourreaux, en exigeant de ces derniers qu'ils assument leur actes afin d'atteindre la réconciliation, en passant préalablement par la reconnaissance, pour finalement procéder à des dédommagements.

Nos gouvernants post-révolution, visiblement motivés par le clientélisme électoral, ont d'abord bataillé pour dédommager toute personne se considérant victime. Et c'est probablement un hasard si les "droits" de ces personnes se sont surtout matérialisés d'une façon pécuniaire et avec un emploi dans la fonction publique à la clé. Certains y verront une reconnaissance chiffrée du militantisme, là ou d'autres y verront une razzia et un simple partage de butin. Le fait est que dans les deux cas, personne n'a regardé au delà de l'avenir immédiat des personnes, en occultant même l'avenir plus lointain du pays. Le résultat final est que la justice transitionnelle n'a jamais vu le jour, quand elle n'a pas été transformée en justice transactionnelle.

Les témoignages qui s'égrènent depuis jeudi dernier sont aussi essentiels qu'effrayants, surtout à titre individuel. Ils sont essentiels au moins pour deux raisons: Désormais, personne ne pourra dire "je ne savais pas" et ensuite, les coupables de crimes contre "l'humanité tunisienne" ne pourront plus penser un instant pouvoir s'en tirer à bon compte.

Au milieu des témoignages poignants, les auditions donnent parfois l'impression d'être sélectives.

Le danger est qu'elles soient instrumentalisées pour redonner un second souffle à des parties politiques discréditées ou permettre à d'autres, qui sont dans le négationnisme le plus absolu, de se refaire une virginité. Il est vrai que dans un contexte de division tel que nous le vivons, les tentations de détruire le temple sont aussi fortes que les haines qui les motivent et peu importe si tout le monde finit sous les gravats. Il est donc de la responsabilité de l'Instance de bien réexpliquer sa démarche et de rassurer tout le peuple tunisien quant à ses objectifs.

Dans chaque démarche, il y a des objectifs. Si l'objectif est de s'attaquer à Bourguiba et à ses legs, il est déjà inscrit dans l'histoire et est inatteignable, les cinq dernières années l'ayant maintes fois prouvé. Si l'objectif est de prendre une revanche personnelle en instrumentalisant la mémoire de Salah Ben Youssef, cela ne se fera pas, car sa "carrière politique" postindépendance fût malheureusement trop courte pour toucher le tunisien moyen de 2016. Si enfin, le but est d'installer l'image du "militant islamiste" comme éternelle victime à qui il faut être reconnaissant, les cinq dernières années avec leur lots d'assassinats politiques, de violence aveugle et de partage de gâteau, jette un très fort doute sur les velléités démocratiques d'Ennahdha et ses succédanés. De plus, les militants de la Gauche qui ont autant souffert et qui pourtant ne demandent rien, dévalueront toujours, même inconsciemment la valeur marchande du militantisme.

Une chose est sûre; une nation ne va de l'avant qu'avec une Histoire compréhensive où se mêlent le bon et le mauvais qui la cimentent. Il ne peut y avoir de place pour une quelconque mémoire sélective sans danger de répéter les erreurs du passé. Cela s'appelle faire face à sa vérité. Et il n'y aura jamais de vérité, ni de dignité, tant que le but final et unique n'est pas la justice.

Dans le cas contraire, les victimes de la dictature risquent de se transformer une nouvelle fois en chair à canon, sacrifiées sur l'autel des guerres des ambitions politiques démesurées et des agendas cachés. Et notre pays sera plus divisé que jamais. Dans un contexte international et régional instable et face au terrorisme et à la crise économique qui n'en finit plus, c'est un luxe que la Tunisie ne peut s'offrir.

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