Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Hichem Jouaber Headshot

Médecine d'Urgence à Gabès: Payer avant de mourir

Publication: Mis à jour:
HOPITAL EGYPTE
Facebook lawgehnosurprise
Imprimer

Avec une grande fièvre que les médicaments classiques Doliprane et autre Fervex n'ont pas pu atténuer, je décide à 5 heures du matin d'emmener ma fille voir un médecin à Gabès.

Me voilà dans une clinique de Gabès, la clinique Bon Secours (clinique "El 3ergui" comme ils l'appellent à Gabès). Une clinique habituellement très fréquentée et où les Libyens viennent régulièrement. A l'entrée, le hall est vide tout comme le parking. Les libyens ne sont pas encore arrivés me dis-je , tant mieux ça va aller vite pour nous.

Un agent à l'accueil sort de son sommeil et me demande ce que je voulais. Je lui explique que je souhaite faire voir ma fille par un médecin, elle a 39 de fièvre et se sent très faible .

Il prend alors son portable et se met à composer un numéro, puis un autre puis un autre sans réponses.

Au bout de 10 minutes, il me dit qu'il n'arrive à joindre aucun médecin de garde, l'un à coupé son téléphone et l'autre ça sonne mais il ne décroche pas.

Je lui demande mais vous affichez service d'urgence et comment se fait il qu'il n'y a aucun médecin présent? "Allah gualeb" me dit il embarrassé et Il me propose d'attendre 7:00 si elle peut encore tenir, il y aura un médecin à 7:00.

Je lui demande comment vais-je savoir si elle peut encore tenir, je ne suis pas médecin moi pour le savoir. Et là il me dit, "discute avec ta fille et demande lui si elle peut encore tenir"....

Nous voilà donc dans la voiture vers le service d'urgence de l'hôpital public de Gabès, un hôpital mouroir que je voulais éviter à tout prix.

À l'accueil du service d'urgence, un homme avec fracture à la jambe et qui semble être oublié depuis des heures était résigné par sa souffrance et attend son heure.

Je me dirige vers l'accueil, j'explique mon cas et là l'agent d'accueil commence à remplir des papiers, saisir dans l'ordinateur, poser des questions nom, prénom, âge le tout inscrit avec des fautes à ne plus reconnaître ni mon nom ni celui de ma fille.

A la fin de cette longue opération, il me demande de payer. Je lui ai fait remarquer que nous sommes dans un service d'urgence et qu'il faut commencer par prendre en charge la malade et après on règle tout ça et je payerai tout avant de quitter, mais priorité aux soins de ma fille.

L'agent sourit et me dit qu'ici en Tunisie c'est comme ça on paye avant et après on soigne: "Si tu n'es pas d'accord vas ailleurs".

Je paye et il me dit d'aller tout droit et d'attendre dans le hall.

Pendant ce temps, le pauvre souffrant de la jambe, doublait de hurlements pourtant lui aussi avait payé et rempli tout les papiers.

J'ai compris alors pourquoi il fallait payer avant. C'est dans le cas où on se retrouve mort avant de le faire. L'argent avant la mort dans cet hôpital public.

Arrive une infirmière qui commence à poser les mêmes questions que son collègue de l'accueil: âge, nom, prénom ... âge du capitaine , mensurations de la mère .... Et moi je répondais et comme elle notait mal et que je la corrigeais à chaque fois, elle a fini par me donner son stylo et j'ai dû remplir moi-même le reste des réponses. Réponses que j'avais déjà fournies au jeune homme à l'accueil et que je connaissais par cœur à présent.

Ce supplice terminé et la fièvre de ma fille continuant à monter, la jeune infirmière nous dirige vers la troisième salle de soin au fond à gauche. Au moins ça je connaissais déjà, car partout dans le monde quand vous cherchez un truc que ce soit dans un supermarché ou une administration on vous indique toujours au fond à gauche.

Au fond à gauche, un bureau sale avec des meubles rouillés, une poubelle sanitaire où on y trouve tout, des restes de casse-croutes jusqu'à la seringue utilisée. Nous sommes très loin de l'ambiance de la série "Urgence" vraiment loin, très loin.

Attablés autour du bureau une dame d'un certain poids et un homme en tenue d'infirmier et la jeune femme à qui j'avais pris le stylo pour faire convenablement son boulot.

La discussion entre eux portait sur l'orthopédiste des urgences qui est reparti chez lui à 4:00 et qui n'a pas de remplaçant. J'ai compris alors que le monsieur fracturé qui criait encore dans le hall va en avoir pour quelques heures encore s'il n'abdique pas.

La grosse dame fait asseoir ma fille (je ne sais pas si elle est médecin ou pas) , repose les mêmes questions alors qu'elle a le papier que j'ai moi même rempli pour ses soins avec application et assiduité.

Elle regarde la bouche de ma fille et dit: piqûre! Elle n'a même pas pris le soin de prendre la température de ma fille.

Piqûre? De quoi? Pourquoi? Qu'est ce qu'elle a? ... Pas de réponse à part: "passez à la salle d'à coté pour l'injecter".

L'infirmier du bureau vient avec nous et avant de l'injecter, j'ai obtenu de lui quelques réponses: il s'agit d'une angine et il lui injecte de l'aspegic pour baisser sa température; et à moi après de l'emmener voir un médecin de ville pour soigner l'angine.

Je laisse faire l'infirmier, il lui injecte le médicament et dès qu'il a terminé, ma fille tombe dans les vapes et perd l'appui sur ces jambes.

Elle se met à vomir. Je me précipite alors sur la poubelle, je ramasse de suite le flacon et la seringue pour vérifier le produit, la date de péremption et le dosage et heureusement tout semblait normal.

L'aspegic "9wii" ("est fort") me dit l'infirmier pour m'expliquer ce qui c'est passé, convaincu de tout ça.

On lui fait boire du glucose et au bout de quelques minutes elle reprend connaissance et on repart sans qu'elle soit morte.

En quittant je jette un coup d'œil sur le pauvre fracturé et je me dis au moins lui il n'a pas eu une piqure "9wiya" ("forte") ... Pas encore en tout cas.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.