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Maroc: Les collectivités territoriales ne savent pas dépenser

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ÉCONOMIE - Au moment où le paysage urbain est dégradé, la quantité et la qualité des infrastructures et des services publics laisse à désirer, la Trésorerie générale, via son dernier arrêté des comptes, nous apprend que les collectivités locales disposent d'un "trésor de guerre" non utilisé qui se chiffrait, fin 2016, à 33 milliards de dirhams. Comment expliquer alors un tel paradoxe?

Entendons-nous bien: les excédents accumulés par les collectivités territoriales, ne sont en aucun cas le fruit d'une bonne gouvernance. Les apparences sont trompeuses! D'une part, parce que les dépenses des collectivités territoriales sont marquées par le niveau important des dépenses salariales, engloutissant plus de la moitié des dépenses de fonctionnement. Et d'autre part, parce que les économies ne sont pas faites sur les dépenses de fonctionnement, puisque leur taux de réalisation est de 81%.

Il s'agit plutôt de fonds affectés à l'investissement mais non utilisés, puisque le taux de réalisation de celui-ci ne dépasse pas la moitié de l'objectif prévu. Il en résulte que si la qualité de vie des citoyens marocains est dégradée, ce n'est pas parce que les collectivités locales marocaines sont pauvres, mais c'est parce qu'elles sont très frileuses en matière d'investissement, en particulier les communes urbaines et rurales.

D'ailleurs, les dépenses d'investissement ont absorbé 12,3 milliards de dirhams, un montant en baisse de 14,8% par rapport à 2015. Et s'il n'y avait pas les projets intégrés, dans lesquels les collectivités locales sont impliquées par des conventions à caractère plus ou moins "obligatoire", avec des organismes comme l'ONEE, l'ONCF et le ministère de l'Équipement, le montant affecté à l'investissement aurait été beaucoup moins important.

Pire, malgré les excédents réalisés durant les exercices antérieurs et les fonds à leur disposition auprès du Trésor Général, les collectivités locales recourent souvent à l'endettement notamment auprès du Fonds d'équipement communal. Cette frilosité est d'autant plus surprenante qu'à la différence des administrations et organismes centraux, la procédure pour engager une dépense dans les communes et provinces est loin d'être très contraignante. Du fait de leur autonomie financière, elles disposent de ressources mobilisables avant le début d'année, et il leur suffit de programmer, selon le calendrier des rentrées prévisionnelles, les projets à financer pour que le Trésor débloque les fonds correspondants.

Alors pourquoi une telle frilosité? Principalement parce que les élus locaux et les ressources humaines en charge des collectivités locales manquent d'ingénierie, de compétences et de vision stratégique. Un secret de polichinelle, quand on sait que ces administrations souffrent de sureffectif, de fonctionnaires fantômes et surtout d'un faible taux d'encadrement: la proportion des cadres supérieurs et techniciens dans l'effectif ne dépasse pas les 10%. Par ailleurs, une partie des élus locaux, particulièrement les communes rurales, est analphabète. Rappelons qu'aux dernières élections communales de septembre 2015, 43% des élus locaux n'ont pas dépassé l'école primaire.

Avec un tel manque de ressources humaines capables de planifier et de gérer des projets, les collectivités locales se trouvent depuis un certain temps confrontées à des problèmes majeurs au niveau du respect rigoureux des procédures, la capacité à gérer des projets structurants, et la maîtrise d'ouvrages, surtout en termes de délais et de qualité des prestations. Si l'on ajoute à cela la mauvaise gouvernance de ces collectivités, la corruption et la défaillance organisationnelle, il est aisé de comprendre que peu d'investissements soient entrepris durant l'année. D'autant que les élus locaux, désireux d'être réélus, cherchant à amadouer leurs électeurs, ne lancent les chantiers qu'au moment où leur impact est le plus fort, c'est-à-dire à l'approche des élections.

Ainsi, la synchronisation du cycle d'investissement avec le cycle électoral local explique le décalage et la faiblesse des investissements entrepris. La frilosité de la majorité des collectivités locales marocaines, particulièrement les communes, est non seulement inadmissible parce que les citoyens souffrent du déficit quantitatif et qualitatif des infrastructures et services publics, mais également porteuse de risque pour leur pérennité.

En effet, les communes n'investissant pas rationnellement leurs ressources aujourd'hui, peuvent le regretter plus tard. Le déficit d'investissement des collectivités locales en infrastructures et en équipements réduit l'attractivité et la compétitivité de leur territoire, faisant subir à leurs habitants un manque à gagner en termes de richesse et d'emplois à créer. Le cas de Aïn Leuh, dans la province d'Ifrane, autrefois riche et désormais pauvre, en est l'illustration parfaite.

Finalement, et au-delà de l'aspect financier, une telle situation paradoxale n'est pas une bonne nouvelle pour le processus de régionalisation avancée. Car avec un tel déficit structurel en ressources humaines qualifiées et en élite locale, peu importe le pouvoir décisionnel et financier transféré, l'autonomisation locale tant espérée sera un vœux pieu, avec comme dommage collatéral, la stagnation sinon la dégradation de la qualité de vie des citoyens.

D'où la nécessité d'une mise à niveau des ressources humaines existantes et la formation de nouvelles qui soient capables de répondre aux attentes de leurs concitoyens par des projets pertinents et ambitieux. On ne le dira jamais assez il n'y a de richesses que d'Hommes.

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