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Aux sources des faillites d'entreprises marocaines

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ÉCONOMIE - Le Maroc va connaître une année meurtrière. Je ne parle pas de morts d'hommes. Néanmoins, le Royaume enregistre de nouveau une avalanche sans précédent de faillites d'entreprises. Après les 10% de hausse en 2014, les 15% en 2015, rebelote avec une hausse de 10% de faillites prévues pour 2016.

Alors, la majorité d'entre vous pensera que cette cascade de faillites est un simple phénomène conjoncturel dû, d'une part, à la faiblesse de la croissance nationale, autour de 1% cette année, et d'autre part, à la mollesse de croissance chez nos principaux partenaires européens, particulièrement la France. Néanmoins, le mal est plus profond, et il est entretenu par des dysfonctionnements structurels.

En effet, cette tendance dure depuis la crise de 2008 et s'est accélérée depuis 2011. Par ailleurs, le nombre de défaillances est sans doute sous-estimé, puisque plusieurs chefs d'entreprises préfèrent mettre leur société en veilleuse plutôt que de déposer le bilan. Au moins 120.000 entreprises seraient concernées selon Inforisk. Aujourd'hui, même si le rythme de croissance des faillites va légèrement ralentir, il ne faudrait pas oublier que leur nombre sera cinq fois supérieur à la moyenne mondiale. A qui la faute?

Une dépendance aux investissements publics

D'abord, à la volatilité des politiques publiques. En effet, l'examen des chiffres montre que le gros des défaillances est enregistré dans le secteur des BTP et de l'immobilier. Cela prouve que plusieurs faillites sont liées à l'essoufflement du cycle immobilier. Après une décennie marquée par une politique étatique de grands travaux, l'ajustement budgétaire et la réduction des budgets dédiés à l'investissement public ont touché de plein fouet les entreprises, notamment les PME, pour lesquelles les marchés publics constituent plus de 85% de leur chiffre d'affaires.

Ce revirement dans la politique budgétaire a mis en difficulté tout l'écosystème opérant dans l'immobilier et les BTP. Preuve, si besoin en est, que l'Etat, via sa pression réglementaire et fiscale d'abord, et sa politique budgétaire expansionniste ensuite, n'a fait que promouvoir un secteur assisté, incapable d'être autonome et de vivre en dehors de la perfusion étatique. Et quand on sait que le tissu entrepreneurial marocain est dominé souvent par le manque de compétitivité, la faible diversification, et la propension au mimétisme, il n'est pas étonnant que cela conduise à la saturation de certains secteurs comme le textile, le métal, la promotion immobilière, etc. D'où la tendance structurelle à l'augmentation des défaillances.

Le poison des délais de paiement

Et quand bien même, les entreprises marocaines ont des commandes, elles se font longuement balader avant d'être payées, ce qui leur crée des difficultés de trésorerie. D'ailleurs, 25% des cas de faillites sont dus à l'allongement anormal des délais de paiement. Les petites structures sont les plus affectées par le phénomène. Les délais-clients se sont établis en moyenne à 279 jours pour les TPE et 144 jours pour les PME, alors que le gouvernement avait porté à 60 jours au maximum le délai de paiement des dépenses relatives aux commandes publiques. Ironie du sort, c'est l'Etat qui demeure le plus mauvais payeur du royaume, puisque ce sont les entreprises publiques qui sont à l'origine d'une masse importante des impayés.

Un manque d'alternatives de financement

Avec ce handicap de liquidité, les entreprises marocaines, en particulier les petites structures, se trouvent démunies surtout face à la frilosité des banques qui distribuent les crédits au compte-gouttes. La capacité de financement et donc de résilience des entreprises marocaines s'en trouve substantiellement amoindrie, surtout si l'on sait qu'elles sont souvent victimes de la volatilité de la demande domestique.

La crise de liquidité des entreprises est amplifiée par le manque d'alternatives de financement. Elles doivent utiliser souvent leurs fonds propres ou compter sur le financement informel en raison de la faiblesse du marché financier et du capital risque. Bien évidemment, la Banque centrale marocaine a abaissé le taux directeur à deux reprises, mais c'était un coup d'épée dans l'eau puisque si les taux créditeurs ont légèrement baissé, cela n'a pas induit une hausse de la distribution des crédits.

Effet domino

Si les PME/PMI sont les premières victimes, la défaillance des grandes entreprises est encore plus problématique puisqu'elle crée un effet domino entraînant dans leur sillage leurs fournisseurs de PME, comme c'était le cas pour la Samir dans le raffinage et pour Abengoa dans le solaire.

Heureusement le solde net reste positif grâce à la dynamique de création des entreprises. Mais, celle-ci est sur une tendance de décélération puisque jusqu'au mois d'octobre on a créé 16.400 nouvelles entreprises contre 20.000 un an auparavant. D'où la nécessité de repenser nos politiques publiques et notre environnement des affaires, car aujourd'hui l'enjeu est non plus seulement la création des entreprises, mais aussi et surtout leur pérennité.

Contrairement aux autres pays émergents qui sont touchés par le même phénomène, au Maroc, le problème est plutôt structurel. Dès lors, les autorités responsables ne doivent pas s'arrêter à la conjoncture pour justifier cette hécatombe touchant les entreprises marocaines. Le ver est souvent dans le fruit!

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