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La reconnaissance et la rémunération du travail domestique, deux outils à contre-pied du capitalisme

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PETITES BONNES
Tdh/Odile Meylan
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TRAVAIL - "Tu vois, le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses", est une citation connue tirée du film "Le Bon, la Brute et le Truand" (Sergio Leone, 1966). Ce passage illustre, en quelque sorte, ce que le ministre de l'Emploi est en train de proposer aux travailleurs domestiques au Maroc, dans le cadre du projet de loi n°19.12 relatif aux conditions de travail et d'emploi des travailleurs domestiques, qui a fait couler beaucoup d'encre depuis sa publication.

Au cœur de ce projet de loi, se trouve le fondement du système dans lequel nous vivons, à savoir le Travail. Le travail occupe une place centrale dans la vie d'un individu. Ainsi, les gens travaillent pour gagner un salaire qui leur permet de vivre et de répondre à leurs besoins, tout en inscrivant cela dans le respect de la dignité de la personne, ainsi que de l'épanouissement personnel.

Cependant, l'Etat et la société ne voient pas dans le travail domestique, un travail, comme tout autre, dans lequel le respect, la dignité et l'épanouissement social doivent être respectés. Quand je vois que le projet de loi propose de faire travailler les enfants dès l'âge de 16 ans, d'instaurer un nombre d'heures de travail qui s'élève à 48h par semaine (soit 8 heures de travail durant 6 jours sur 7), de les payer à 50% du SMIG (soit 1200 dirhams par mois, l'équivalent de 6,25 dirhams par heure), cela me pousse à me demander pourquoi la situation du travailleur domestique est-elle si sous-estimée, voire dévalorisée? Les raisons de cette perception sont probablement multiples. Toutefois, nul ne peut nier que l'aspect idéologique y est très présent.

Quelle différence entre "travail domestique" et "travailleur domestique"?

Il est tout d'abord important de faire une différence entre les deux concepts. Exercer un travail domestique n'est pas forcément synonyme de travailleur domestique. Selon la Convention nº 189 de l'Organisation Internationale du Travail, le "travail domestique" désigne le travail effectué au sein de, ou pour, un ou plusieurs ménages. Le "travailleur domestique" désigne toute personne de genre féminin ou masculin exécutant un travail domestique dans le cadre d'une relation de travail (femme de ménage, jardinier, chauffeur, etc.) Selon l'OIT, cette forme de travail reste très féminisée, vu que 83% des travailleurs domestiques sont des femmes.

La rémunération du travail domestique, un outil à contre-pied du capitalisme

Le travail domestique n'est reconnu par aucun salaire, et ne produit ainsi aucune valeur économique aux yeux de l'Etat. C'est justement la raison pour laquelle les travailleurs domestiques exercent leur activité dans de mauvaises conditions de travail. Il existe un continuum, un effet domino, qui explique que puisque le travail domestique est, à la base, gratuit, les travailleurs domestiques n'ont aucune raison d'être payés correctement. Pourquoi payer pour un travail qui est naturellement gratuit?

Toute cette histoire est très idéologique. Il n'y a rien de naturel à payer tel ou tel travail, c'est une construction sociale, c'est l'image que nous nous faisons de la société et du projet de société dans lesquels nous souhaiterions vivre. Feu Driss Benali disait que "le système néolibéral n'est pas un état de nature, c'est un état de culture". Comme mentionné au préalable, la non-reconnaissance du travail domestique peut être expliquée par de multiples arguments.

Cependant, l'aspect de la philosophie économique a rarement été traité dans la littérature. Il est important de comprendre que le constituant principal du mode de production du capitalisme est le salariat, l'instaurant comme issue quasi unique pour accéder à l'argent. Autrement dit, s'employer sous l'égide du Capital, à son service et à ses conditions. C'est ce qui forme l'architecture de la domination du rapport salarial.

Or la reconnaissance du travail domestique s'émancipe de cette architecture. Sa rémunération, sous forme de salaire inconditionné par le capital, l'inscrit dans une dimension libérée du marché de travail. La reconnaissance du travail domestique est synonyme de l'octroi d'un salaire, non une allocation, une aide ou une subvention. Car le salaire exprime la reconnaissance d'un travail et d'une production de valeur.

Les allocations et les aides reconnaîtront les personnes exerçant le travail domestique comme des êtres de besoin qui attendent qu'on leur donne de quoi survivre, tandis que les autres travailleurs produisent de la vraie valeur économique. Voilà pourquoi la reconnaissance et la rémunération du travail domestique peuvent révolutionner le paysage social et économique, et voilà aussi pourquoi elles sont présentées comme un épouvantail économique par les défenseurs du système néolibéral.

Parce qu'elles sont tout simplement construites sur la base d'un rapport social qui ne se soumet pas au capitalisme. Un travail fondé sur des considérations humaines et familiales.

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